[Salon de la Photo 2018] Sigma France : la vision globale de Baudoin Prové et Renaud Coilliot

Troisième pilier de la L-Mount Alliance, Sigma est un petit peu l’invité surprise du trio. Parvenu aux sommets de l’optique avec sa politique « Global vision », l’entreprise familiale ne compte pas s’arrêter en si bon chemin et a bien d’autres histoires à raconter.

 

Il est amusant de me dire que l’une des toutes dernières interviews de l’année sera celle de Sigma France alors que ma toute première interview pour Mizuwari aura été celle de Kazuto Yamaki, CEO de Sigma, un personnage haut en couleur de l’industrie photographique, chaleureux, bavard, passionné, et toujours tiré à quatre épingles. Une manière de boucler la boucle d’une année riche en émotions, nouveaux hybrides 24 x 36 mm et rebondissements (et en glandouille post Les Numériques, en ce qui me concerne, il faut bien l’avouer).

Troisième mousquetaire d’une alliance qui, aux côtés de Panasonic et Leica, compte bien mettre en PLS les trois « gros » que sont Nikon, Canon et Sony, Sigma a été le plus prolifique de la bande lors de la dernière édition de la photokina. Surtout, en tant qu’opticien tiers, Sigma a une carte très spécifique à jouer puisqu’il est le seul à également proposer des produits compatibles avec les montures reflex et hybrides concurrentes. Un entretien avec Sigma France s’imposait donc, à la fois pour présenter les nouveaux produits et évoquer comment, eux, comptent aborder la L-Mount alliance. Ce sont donc Baudoin Prové (son directeur général, à gauche ci-dessus) et Renaud Coilliot (son responsable du E-Marketing et des réseaux sociaux, à droite ci-dessus) qui prennent conjointement le micro pour répondre à mes questions.

 

 

À propos des nouvelles optiques Sigma annoncées lors de la photokina

 

 

Grosse actualité pour Sigma, donc pour ne pas nous perdre, procédons méthodiquement. Dans un premier temps, nous allons évoquer les produits présentés lors de la photokina, comment ils ont été accueillis par le public, si les ventes ont démarré et se passent bien, et, par la suite, nous enchaînerons sur la L-Mount Alliance. Si cela vous convient, alors top départ !

Baudoin Prové : Effectivement, nous avons eu cinq nouveaux produits annoncés à la photokina, et ça commence à se concrétiser en termes de tarification, livraison, etc. Le 60-600 mm f/5,5-6,3 DG OS HSM | Sports, qui a été le premier à être proposé avec une date de disponibilité et un tarif fait un très beau démarrage. À tel point d’ailleurs que nous aurons des soucis de livraison dans les mois qui viennent parce que le succès est au-dessus de ce que nous avions anticipé. Le produit est très bien accueilli, impressionne par sa qualité, sa relative légèreté et compacité, notamment parce qu’il y a beaucoup de magnésium dans le fût, ce qui le rend plus léger qu’on n’imagine qu’il ne l’est. C’est vraiment un très beau succès pour ce produit qui vient bien renforcer l’ensemble de la ligne « Zooms 600 mm ». Cela nous permet en même temps de retrouver la légitimité sur ces super-télézooms puisque nous étions historiquement les créateurs de cette ligne de produits, et nous sommes donc les seuls à proposer trois objectifs de cette sorte, avec deux versions du 150-600 mm et, donc, ce 60-600 mm.

A également été annoncé à la photokina un zoom f/2,8, le 70-200 mm DG OS HSM | Sports, qui vient compléter un ensemble de zooms f/2,8 dont le 14-24 mm f/2,8 Art et le 24-70 mm f/2,8 Art stabilisé. Ces trois produits ont une grande cohérence en termes de focales, puisqu’il n’y a pas de trou ni de chevauchement, en termes d’ouverture (f/2,8 constant) et d’homogénéité des traitements de surface. Nous avons donc là une très belle triplette, non pas de pétanque, mais d’optiques pour les photographes à la recherche de qualité en f/2,8. Nous allons donc mettre en avant cette spécificité dès que le 70-200 f/2,8 sera disponible, c’est à dire en décembre-janvier.

 

Espiègle, Kazuto Yamaki avait suggéré à ses distributeurs, lors de la conférence de presse de Sigma de la photokina 2018, de vendre le « super-kit f/2.8 », comprenant les zooms 14-24 mm, 24-70 mm, 70-200 mm, 120-300 mm et 200-500 mm f/2,8. La récompense pour cet exploit : une semaine à Hawaï, aux frais du patron. Plutôt sympa comme prime de Noël, non ? (À ma connaissance, à ce jour, nul n’y est encore parvenu… vous pouvez toujours tenter votre chance !)

 

En plus de ces deux zooms, nous avons annoncé trois autres produits. En reflex, venant compléter la très riche ligne f/1,4 Art, nous avons un 28 mm f/1,4 DG HSM | Art et un 40 mm f/1,4 DG HSM | Art. Ce 40 mm est un petit peu l’objet insolite dans la gamme puisque ce n’est pas une focale courante en photographie…

 

Renaud Coilliot : En effet, il y a eu quelques 40 mm mythiques dans l’histoire de la photographie, mais ils restent rares. Notamment, chez notre nouvel allié Leica, il y a eu le Summicron-C 40 mm f/2 et son cousin le Minolta Rokkor-C 40 mm f/2, prévus pour les télémétriques Leica CL et Minolta CLE. Les deux ont eu un grand succès et conservent une très belle côte quarante ans plus tard. Chez nous, il y a le dp2 Merrill, qui a bénéficié d’un 40 mm. C’est donc une focale qui est appréciée des photographes, pour de multiples raisons. C’est un bon compromis. Sur le terrain, il suffit de reculer pour se retrouver à « presque » 35 mm, ou de s’avancer pour se retrouver avec le cadrage du 50 mm, pour vulgariser la chose. J’aime bien cet entre-deux. C’est une focale que j’apprécie, personnellement, et il s’avère qu’il y a beaucoup d’attente avec ce 40 mm parce que de nombreux photographes trouvent le 35 mm un peu large, assez fuyant, et le 50 mm un peu trop long, ce qui peut leur donner envie de reculer lorsque qu’ils mettent l’œil dans le viseur.

 

Baudoin Prové : En plus, ce 40 mm f/1,4 est spécificité dans la gamme Sigma parce que c’est le premier objectif que nous avons d’abord conçu pour la gamme Cinéma puis décliné en photo, contrairement à toute la gamme Cinéma de Sigma aujourd’hui, dont les objectifs viennent de la gamme Sigma Photo Art. Nous avons procédé dans ce sens là car le 40 mm est une focale importante dans l’univers du cinéma, et le manque se faisait sentir. Nous avons donc développé un produit d’une qualité extra-ordinaire, au sens littéral du terme, pour le cinéma, que nous déclinons donc en photo. Avec une courbe FTM, pour les spécialistes, qui n’est même plus une courbe FTM mais une ligne FTM tellement la résolution au centre et aux angles est élevée et régulière.

Voilà. Et pour conclure avec le cinquième objectif, le petit dernier, est destiné aux hybrides : le 56 mm f/1,4 DC DN | Contemporary, qui vient compléter une triplette d’objectifs f/1,4 pour hybrides APS-C et Micro 4/3, les 16 mm, 30 mm et 50 mm /1,4 dont nous disposions déjà. J’ai envie de dire que le hashtag #1.4 a un bel avenir.

 

Renaud Coilliot : J’ajouterai que le 56 mm, qui sortira très prochainement, est super intéressant notamment sur Micro 4/3 puisque nous nous rendons compte que, finalement, le bokeh est relativement difficile à obtenir en Micro 4/3 mais là, avec ce 56 mm f/1,4, nous offrons une très belle optique de portrait pour les utilisateurs Panasonic, Olympus et les autres marques du consortium Micro 4/3. Je pense que c’est une proposition pour les portraitistes travaillant avec ces systèmes qui va faire grand bruit.

Tant que j’y suis, je vais rebondir également sur le 28 mm f/1,4 Art, pour reflex. Pour être totalement dans la subjectivité, j’avais l’impression que c’était une focale un peu « old school », parce qu’il y a une grande histoire du 28 mm avec des photographes mythiques qui l’ont utilisé. Je pense notamment à Alex Webb, Daido Moriyama. Mais pour avoir discuté avec beaucoup de photographes sur le stand, je me rends compte qu’il y a un grand intérêt, qu’ils sont très curieux de cette focale, et je pense que ça peut être le « renouveau » du 28 mm grâce à la ligne Art, qui pourrait le remettre sur le devant de la scène. Beaucoup de photographes plus jeunes rencontrés sur le Salon se sont aussi montrés très curieux vis à vis de cette focale.

La diversité de notre ligne Art, qui part du 14 mm et va jusqu’au 135 mm, permet à chaque photographe de trouver ses angles et développer son œil, afin de convenir au mieux à leurs travaux et projets. Je trouve cela hyper intéressant, aussi bien avec ce 28 mm qu’avec le 40 mm, qui viennent compléter les grands classiques que sont le 35 mm et le 50 mm, et même, maintenant, le 24 mm, qui est devenu le nouveau classique grand angle.

 

 

Baudoin, tu disais juste avant que je ne débute l’enregistrement que le 60-600 mm se vendait mieux que le 50-500 mm à l’époque, bien qu’il ait de toute évidence trouvé son public étant donné que beaucoup l’appellent affectueusement le « Bigma ».

Baudoin Prové : Disons que, rétrospectivement, dix ans après, nous pouvons dire que le 50-500 mm était à l’époque un succès d’estime, en France notamment, dans d’autres pays également, par exemple en Asie ou il a très bien marché. Alors que là, pour le 60-600 mm, ce n’est pas qu’un succès d’estime, c’est surtout un vrai succès commercial. Les mentalités sans doute ont évolué, l’image de Sigma a évolué, le niveau qualitatif a évolué aussi. Tout cela fait qu’aujourd’hui nous avons un vrai produit voué à une belle carrière.

 

 

Avec le 40 mm, vous avez évoqué le cinéma. Sigma s’est lancé sur ce marché il y a deux ans avec une offre Sigma Ciné. Nous sommes au Salon de la Photo mais, malgré tout, avez-vous eu des visiteurs venus spécifiquement pour ces objectifs, et s’en vend-il ?

Baudoin Prové : En fait, il y a à Paris un salon un peu plus dédié au cinéma, le SATIS, qui s’est tenu quelques jours avant le Salon de la Photo. Nous y sommes exposant pour la troisième année, en fait, nous avons été exposants avant-même le développement en Europe en 2016, et nous voyons déjà la différence. Il y a deux ans, c’était un peu comme la photokina avec l’Alliance, les gens venaient surtout par curiosité, « ah bon, Sigma fait du cinéma ? Qu’est-ce que c’est que ces objectifs ? ». Il y a un an, c’était devenu « j’ai entendu parler de vos objectifs, on m’a dit que c’était pas mal ! ». Cette année, nous avons quasiment revu les personnes de l’année précédentes mais ce coup-ci elles disaient « je les ai essayées, c’est extra, je veux en acheter ! ».

Nous avons donc beaucoup évolué, les produits sont très bien accueillis. Certains les ont déjà loués à plusieurs longs métrages, qui sont sortis ou vont sortir. Pour que trois longs métrages en viennent à utiliser nos objectifs après si peu de temps d’existence, cela montre qu’il y a eu un intérêt très certain pour cette ligne Sigma Ciné. Elle comporte désormais onze optiques prime, et intéresse de plus en plus de directeurs de la photographie. C’est donc un très bon début. Nous avons beaucoup surpris, bien sûr, parce qu’avec une telle qualité à ce niveau là et à un prix très raisonnable, comparé aux prix habituellement pratiqués dans le cinéma, qui n’ont habituellement rien à voir et sont très haut-dessus des prix pratiqués en photographie.

 

 

Et c’est combien un prix « raisonnable » dans le cinéma ?

Baudoin Prové : Il est question de 4000 € à 5000 € TTC par objectif. Dans le cinéma, il existe bien sûr différentes catégories et des produits moins chers, évidemment. Mais à ce niveau de qualité, la concurrence est plutôt entre 10000 € et 15000 €, voire plus. Donc les objectifs Sigma Ciné étonnent vraiment par leur qualité rapporté à leur prix.

 

Faire rêver les nouvelles générations, il n’y a que ça de vrai !

 

 

À propos des clients de Sigma et de la bascule reflex/hybride

 

 

Renaud, je me tourne vers toi puisque que tu t’occupes aussi des réseaux sociaux pour Sigma France et est donc, entre guillemets, « plus proche » des photographes. Perçois-tu aussi cette évolution de la perception de l’image de la marque, et comment cela se retranscrit ?

Renaud Coilliot : Tout à fait. Notamment chez les jeunes photographes qui ont commencé à faire de la photo il y a 1, 2, 3 ou 4 ans, dont le « début  de carrière » a coïncidé avec l’introduction de la ligne Sigma Global Vision. Ce sont des photographes qui ont toujours connu Sigma avec les trois lignes Art, Contemporary et Sports. Nous nous rendons compte qu’ils ont grandi et progressé avec le 35 mm f/1,4 Art, qui est le fer de lance de la gamme Art, et en a d’ailleurs été le premier produit. Ce sont des photographes qui ont toujours connu Sigma avec ce niveau de qualité et de rendu, avec cette cohérence de la gamme qui fait que ça leur permet de réaliser des travaux très cohérents et de gagner du temps en post-production grâce au rendu visuel homogène d’une optique Sigma à l’autre. Nous nous rendons donc bien compte de cette évolution chez les photographes les plus jeunes.

Les photographes plus anciens, de leur côté, redécouvrent les focales fixes Sigma. D’une part parce qu’il y a un vrai retour de la focale fixe, d’autre part grâce à la gamme complète en f/1,4. Ceci fait que, même si les zooms restent très utiles et pratiques, les photographes ont tendance à revenir aux focales fixes, qui sont plus formatrices et plus qualitatives. Ces photographes plus expérimentés redécouvrent donc la marque sous cet angle.

 

Baudoin Prové : C’est peut-être lié aussi à la très haute résolution des capteurs, qui nécessite une qualité optique supérieure à celle des boîtiers numériques d’il y a dix ans, et à plus forte raison les modèles plus anciens encore. Les focales fixes modernes y répondent donc parfaitement. Les zooms ont connu des progrès gigantesques, mais notamment sur les focales les plus courtes avec une ouverture très importante, en f/1,4 par exemple, les focales fixes restent irremplaçables.

 

 

Le sujet inévitable de cette année 2018, c’est la bascule, dans le monde des APN à objectifs interchangeables, du reflex vers l’hybride. Du moins, en termes de ratio de vente. À votre niveau, constatez-vous déjà cette bascule ?

Renaud Coilliot : Nous nous rendons compte que les gens sont de plus en plus attirés par l’hybride parce qu’ils représentent une nouveauté, ouvrent de nouvelles possibilités en termes de photographie parce que l’on peut gagner en compacité, en vitesse, en sensibilité. Il y a beaucoup d’avantages à être en hybride. Nous nous rendons compte que les photographes sont de plus en plus attirés par ces systèmes, et c’est intéressant pour Sigma d’appuyer sur l’hybride qui représente un certain avenir dans la photographie.

 

Baudoin Prové : L’hybride a des qualités qui lui sont propres. Parfois, il y a des qualités supposées qui ont été un peu trop mises en avant, ce qui a pu créer des quiproquos. J’écoutais une conférence chez Nikon Passion à ce sujet, durant laquelle l’intervenant faisait remarquer qu’une des grandes différences entre l’hybride et le reflex, c’est l’autofocus. Puisque dans le cas des reflex, il est réalisé par un capteur dédié, mais dans le cas des hybrides par le capteur de prise de vue. C’est quand-même LA grande différence entre les deux systèmes, qui est rendue possible par le fait qu’il n’y ait pas de miroir. Au-delà de la visée électronique, qui est à l’évidence différenciente, que l’on aime/aimera ou pas, techniquement l’autofocus de l’hybride, au fur et à mesure que l’hybride gagne, gagnera, et il a déjà d’ailleurs gagné en termes de vitesse, est différent de celui du reflex, et on peut là avoir un vrai avantage pratique.

La compacité, c’est plus complexe, nous le voyons bien. La compacité du boîtier est une chose, que certains apprécient, d’autres pas, selon ses préférences, que l’on ait de grandes mains ou de petites mains. Mais il ne faut pas oublier la compacité de l’optique. Sur les grands angles, il est possible d’encore un peu réduire la taille de l’objectif grâce au plus faible tirage mécanique. Mais sur les téléobjectifs, il n’y a rien à faire : la qualité est aussi liée à la taille de l’optique. Donc, le gain de compacité existe, c’est évident, mais il n’est pas forcément si criant que cela.

 

La montée en résolution des capteurs vient perturber tout ce discours sur la compacité, puisque pour avoir une qualité suffisante, le volume et le poids deviennent de vraies contraintes.

 

Renaud Coilliot : Et même sur les grands angles, nous nous rendons compte que comme les capteurs sur les hybrides sont très définis, autant que sur les reflex, cela demande de toutes manières beaucoup de verre pour en tirer partie et donc produire des objectifs qui ne sont pas forcément compacts. Tout est question d’équilibre, de prise en main du couple boîtier + objectif. Au début des hybrides, la compacité avait été mise en avant afin de mettre en avant la possibilité de disposer de systèmes les moins encombrants possibles. Mais à la longue, nous nous rendons compte que c’est de moins en moins vrai parce que les constructeurs se heurtent à la réalité optique, à celle des capteurs, et il n’y a pas trente-six manières de faire des objectifs de qualité capables d’encaisser la résolution des capteurs actuels. Tout est question d’équilibre.

 

Baudoin Prové : La montée en résolution vient effectivement perturber tout ce discours sur la compacité, puisque pour avoir une qualité suffisante, le volume et le poids deviennent de vraies contraintes. Le paradoxe, c’est que même si les montées en sensibilité ont fait de tels progrès qu’à un moment on s’est dit « avec les hauts ISO on n’aura plus besoin de grandes ouvertures », le bokeh s’est rappelé au bon souvenir de tout le monde, que pour faire un joli bokeh il faut de grandes ouvertures, et que de grandes ouvertures imposent de gros objectifs.

Aujourd’hui, nous voyons bien que les hautes sensibilités ne remplacent pas les grandes ouvertures, et vice versa. Nous voyons qu’il y a quand-même des discours un peu ambivalents, puisque nous voyons de grandes baïonnettes réputées permettre de très grandes ouvertures, mais les produits proposés ne sont pas forcément à très grande ouverture, parce que l’on préfère rester compact. Donc, le photographe peut se demander où tout cela va. Chez Sigma, nous avons fait un choix clair, c’est le f/1,4. Nous sommes d’accord pour dire que le f/1,4 est moins compact que le f/1,8 et le f/2, mais il a un plus indéniable. Mais c’est un choix assumé.

 

 

À propos des boîtiers Foveon, existants et à venir

 

 

La très haute résolution des capteurs, c’est quelque chose que Sigma connaît bien du fait de la technologie Foveon, qui dans le sd Quattro H, délivre du 51,2 Mpx sur un capteur APS-H. Est-ce que le Foveon parvient à pénétrer un peu les esprits du grand public, ou demeure-t-elle cette curiosité technologique un peu exotique ?

Baudoin Prové : Le Foveon reste quelque chose de toujours un peu particulier, notamment parce qu’il y a des limitations d’usages aujourd’hui en termes de rapidité, montée en sensibilité, qui font que les photographes qui cherchent un produit polyvalent n’y trouveront pas tout à faire leur compte. Mais cela vient aussi du fait que percevoir la différence qu’apporte le Foveon n’est pas vécu par tout le monde. Là, nous nous apercevons que les ambassadeurs, officiels et officieux, c’est à dire ceux qui aiment et qui en parlent, ces ambassadeurs ont quelque part une typologie un peu commune. Ce sont des graphistes, des coloristes, des peintres, ce sont la plupart du temps des artistes qui ont une bonne vision des couleurs, des formes, mais cette vision n’est pas celle que pourrait forcément avoir un photographe.

Ce serait un peu difficile de dire « c’est un appareil photo qui n’est pas fait pour les photographes », parce que ce n’est pas cela tout à fait, mais les boîtiers Foveon sont des appareils photos qui ne sont pas faits que pour les photographes, plutôt pour des gens qui ont une autre approche de l’esthétique, des formes, de la couleur, de la lumière. Renaud ?

 

Ceux qui aiment et qui parlent du Foveon ont quelque part une typologie un peu commune. Ce sont des graphistes, des coloristes, des peintres, ce sont la plupart du temps des artistes qui ont une bonne vision des couleurs, des formes, mais cette vision n’est pas celle que pourrait forcément avoir un photographe.

 

Renaud Coilliot : Nous nous rendons compte que les utilisateurs de dp Quattro et de sd Quattro sont souvent des gens qui aiment construire l’image, qui prennent le temps de la cadrer, de la réfléchir, de mettre en place des séries… En fait, de revenir à une pratique photographique qui est assez proche de la chambre photographique, où l’image prend le temps d’écrite plus que capturée. Ce sont vraiment des boîtiers qui, nous nous en rendons compte, sont utilisés par des artistes qui mettent en place des projets et ont envie d’avoir des choses différentes. Ils se retrouvent dans la philosophie du Foveon parce qu’il y a des contraintes, effectivement, mais ils apprécient ces contraintes parce qu’elles favorisent la créativité et leur permet d’apprivoiser le médium, mettre en place des choses plus audacieuses, originales et construites.

Il existe maintenant des appareils photo qui font beaucoup de choses, et qui le font très bien. Le Foveon, lui, est très spécifique, mais ce qu’il sait faire et il y excelle, et tu es bien placé pour le savoir. Ce sont donc toutes ces petites choses qui sont appréciées par les photographes et artistes très exigeants.

 

Récemment repéré par le blog Hi-Lows (ex-Egami), ce brevet de Sigma prouve que l’entreprise continue à faire évoluer la technologie Foveon. Ici, cette architecture, décrite dans le brevet, permettrait d’accélérer les vitesses de lecture et de traitement. Tiens tiens… Notez au passage que nous ne sommes plus sur du tri-couche par photodiode, mais seulement deux. Une sorte de compromis entre du Foveon « classique » et du quasi-Bayer.

 

 

À propos de la L-Mount Alliance

 

 

Normalement si tout se passe bien, le Foveon fera son entrée dès l’année prochaine dans le grand bain des hybrides 24 x 36 mm, entre autre grâce à l’alliance conclue avec Panasonic et Leica. Justement, comme celle-ci a-t-elle été accueillie du côté de Sigma France, et comment envisagez-vous de travailler dans ce cadre ?

Baudoin Prové : Elle a été accueillie je dirais, d’abord, avec surprise, avec une annonce dès le premier jour de la photokina. D’ailleurs à ce moment là, sur place, les commentaires que nous avons eu étaient du domaine du « ah bah dis donc, on ne s’attendait pas à ça de votre part », pour résumer l’état d’esprit. Bien sûr, c’était un peu trop frais pour que nous puissions avoir le recul nécessaire à une réflexion.

Ici, sur le Salon de la Photo, les questionnements sont très différents, et déjà dans l’opérationnel… même un peu trop vite, parce que nous ne sommes pas encore prêts à répondre à tout : « comment cela va se passer ? », « qui va faire quoi ? », « comment ? »… Nous voyons que cette alliance interpelle, intéresse très fortement beaucoup, beaucoup de gens. Nous avons été massivement interrogés pendant les cinq jours du salon, sur cette alliance, sur la monture L, sur la collaboration avec Leica et Panasonic. Les gens essayent de comprendre, parce que c’est très original comme démarche, mais nous sentons que l’intérêt est très fort.

 

J’espère que le ou les boîtier(s) full frame Foveon-L qui sortiront auront un peu plus de polyvalence et quelques qualités supplémentaires par rapport aux boîtiers actuels, en termes d’ergonomie et de vitesse d’opération.

 

Pour rebondir sur ce que nous disions à propos du Foveon, j’espère bien sûr que le ou les boîtier(s) full frame Foveon-L qui sortiront auront un peu plus de polyvalence et quelques qualités supplémentaires par rapport aux boîtiers actuels, en termes d’ergonomie et de vitesse d’opération. Mais aussi, le fait d’avoir une monture commune partagée avec d’autres facilitera éventuellement la décision de certains d’avoir un boîtier pour la vie de tous les jours et un boîtier pour certaines applications différentes en jouant entre plusieurs marques tout en gardant les mêmes optiques dans la même monture. Je crois que cette alliance donnerait une nouvelle visibilité au Foveon et de nouvelles opportunités au concept de la capture couleur tri-couche. En plus, depuis les premiers jours du Foveon, on nous a demandé quand il sera disponible en full frame, c’était une attente depuis le départ, à laquelle nous allons pouvoir apporter satisfaction.

 

 

Et nous allons enfin pouvoir déterminer, sur le même boîtier, qui de Leica ou Sigma produit les meilleures optiques.

Baudoin Prové : Ah ah ! Nous laisserons la presse en juger et les experts trancher. Nous, nous avons notre petite idée, forcément, mais nous laisseront les personnes neutres en décider.

 

 

Tu évoquais l’aspect opérationnel de la mise en place de cette alliance. Apparemment, rien n’a encore été bien délimité ni décidé au niveau mondial, et encore moins à l’échelle régionale. Néanmoins, au nom de Sigma France, aurais-tu des envies de collaboration avec Panasonic France et Leica France, et comment cela pourrait-il prendre forme ?

Baudoin Prové : Déjà, c’est vrai que c’est prématuré parce que nous n’avons même pas encore de roadmap précise, donc nous ne nous pourrons envisager le vrai commerce qu’une fois celle-ci disponible, avec des produits, des prix et des dates. Au-delà de ça, ne serait-ce que parce que nos revendeurs le demanderont à coup sûr, il est bien sûr probable que nous soyons emmenés à organiser des actions, des week-ends et des worskhops de découverte communs à la monture L. Histoire d’animer et faire connaître l’ensemble de la population concernée par cette nouvelle monture, que ce soit les constructeurs, les distributeurs, les revendeurs et les photographes. Donc, pas forcément du point de vue commercial mais plutôt du point de vue utilisateur, nous n’imaginons pas un magasin un week-end avec une mise en avant de la monture L avec deux marques et le week-end suivant avec la troisième marque. Cela n’aurait pas forcément grand sens. Tout cela reste totalement à construire, mais nous serons forcément emmenés à apporter ce genre de réponses.

 

 

Là, je parle au grand patron du Salon de la Photo, puisque, Baudoin, c’est ton autre casquette. Est-ce que l’idée d’un stand commun entre les trois membres de la L-Mount Alliance, ou au moins un corner commun, ferait sens lors du prochain Salon de la Photo ?

Baudoin Prové : Je ne l’imagine pas. Le but de cette alliance, je crois, n’est pas de fondre ces trois marques dans un ensemble, car ce sont des marques qui ont des personnalités fortes et différentes, des existences propres. Chaque marque restera ce qu’elle est. Partager une monture commune ne veut pas dire « faire la même chose tout le temps ». Chacun le fera à sa façon. Leica restera Leica. Panasonic est un électronicien hors pair, une grosse société qui aura sa propre approche des choses. Sigma a l’approche optique qui est la sienne aujourd’hui, et une spécificité unique avec le Foveon. Tout cela restera tout à fait « chacun chez soi », de ce point de vue là. Mais bien sûr, je l’espère, avec une bonne entente au niveau amical entre les gens, et surtout une entente intelligente.

Pour moi, le plus important, ce sera que l’utilisateur de ce système comprenne les bénéfices qu’il peut tirer du fait que trois marques travaillent avec le même système. La chose la plus évidente que met déjà d’ailleurs en avant dans ses brochures un des trois membres de l’alliance est la vitesse de développement. Nous pouvons imaginer qu’à la fin de 2019 il y aura un nombre d’optiques disponibles pour la monture L en natif important, plus proche de la vingtaine que de la petite dizaine. Et, de même, encore plus en 2020. Forcément, pour le photographe qui choisira d’entrer dans cette monture, le bénéfice est qu’il pourra s’appuyer sur le développement optique de trois sociétés, chacune, encore une fois, avec ses spécificités. D’ailleurs, et nous sommes heureux que Sigma y ait modestement contribué à sa hauteur, nous l’entendons de plus en plus les gens reconnaître que désormais l’optique est l’élément moteur d’un équipement photographique, et les systèmes qui fonctionnent bien aujourd’hui sont ceux qui disposent d’une belle gamme optique et ont su rapidement la déployer.

 

Pour le photographe qui choisira d’entrer dans la monture L, le bénéfice est qu’il pourra s’appuyer sur le développement optique rapide de trois sociétés, chacune avec ses spécificités.

 

Comme c’est bientôt Noël, si une âme généreuse passe par là, je viens bien un dp2 Quattro. Voilà. C’est tout.

 

Sigma a lancé en 2018 ses optiques FE, pour hybrides Sony 24 x 36 mm. Nikon et Canon arrivent eux aussi avec des boîtiers concurrents et de nouvelles montures respectivement Z et RF. Par rapport à Panasonic et Leica, vous avez cette spécificité de proposer des optiques pour tout le monde, ou presque… Ça ne va pas du tout commencer à être un peu engorgé et compliqué du côté de la R&D, et même, des chaînes de production ?

Baudoin Prové : Ce qui est compliqué, c’est qu’il faudra gérer industriellement parallèlement les montures reflex et les montures hybrides. Pour certains produits, ce sont des produits différents, notamment les zooms, puisqu’il y aura des zooms dédiés au monde reflex et au monde hybride. Sur les focales fixes, ce sera sans doute des produits commun, comme c’est déjà le cas d’ailleurs. C’est vrai que ça fait quand-même plus de monture. Il y aura peut-être des clarifications à faire à droite et à gauche, dans certains systèmes, car il y a des montures qui sont plus actives aujourd’hui. D’ailleurs, aujourd’hui, nous sommes déjà moins présents sur certaines montures du marché.

 

 

Avec l’arrivée de la monture L, que va-t-il advenir de la monture SA ?

Baudoin Prové : À la photokina, il a été annoncé que Sigma ne fabriquera plus de reflex, seulement des hybrides. Même si dans les faits cela fait déjà un moment que c’est le cas. Deuxièmement, nous ne créerons plus de nouveaux boîtiers en monture SA, seulement en monture L. Mais comme l’ont fait des confrères, comme Canon et Nikon récemment, nous proposerons une bague d’adaptation entre la monture SA et la monture L de sorte que tous les possesseurs de boîtiers Sigma SD, reflex ou sd Quattro, puissent utiliser leurs optiques actuelles en monture SA dans le système L. Il y aura donc cette passerelle pour les utilisateurs fidèles et loyaux que nous ne voulons bien sûr pas abandonner.

Les nouvelles optiques reflex qui seront lancées par Sigma à l’avenir continuerons de proposer une monture SA, et je parle là d’un avenir prévisible. Ceci dit, pourquoi pas, un objectif développé en monture L pour l’hybride pourra aussi être disponible en monture SA pour reflex, si cela est possible. Il est vrai que tout cela fait beaucoup de montures, mais chez Sigma, nous sommes quand-même déjà relativement habitués à jongler avec cette problématique, et j’espère que nous continuerons à le faire habilement.

 

 

2 commentaires sur “[Salon de la Photo 2018] Sigma France : la vision globale de Baudoin Prové et Renaud Coilliot”

  1. J’ai quand même avec le recul de grosses réserves sur la stratégie de Sigma consistant à sacrifier l’usability (notamment le poids) sur l’autel du piqué à tout prix.

    Leurs optiques sont certes splendidement définies, et j’aime bien le rendu croustillant des Sigma. Mais leur 70-200/2.8 Sports pèse 1,8kg, là où la concurrence pèse 1,4kg… (et 400g, ça compte vite, surtout si le poids est mal réparti). Leur 105/1.4 pèse 1,650 kg, pour une focale fixe sous 200mm c’est délirant, surtout que Nikon a pu montrer qu’un 105/1.4 pouvait peser moins d’un kg, sans sacrifier en qualité optique. Bref, il y a quelque chose dans la gestion du poids qui me gêne.

    Même si je sais qu’avoir piqué ET légèreté (relative), ça implique d’utiliser des conceptions optiques coûteuses, là c’est un peu trop pour moi. Et pour le coup la plus-value de Canikon est réelle, à mon sens.

  2. J’aurai bien voulu savoir pourquoi ils ne sortent pas des optiques Aps-c sur les montures Fuji et Canon ou si ils vont les sortir prochainement.

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