Stefan Daniel

Le Leica M9 a dix ans : entretien avec Stefan Daniel, père du premier hybride 24 x 36 mm

9 septembre 2009. New York. Leica présente le M9, son premier boîtier télémétrique à capteur 24 x 36 mm. Il y a dix ans jour pour jour. L’occasion de revenir avec Stefan Daniel sur l’évolution, la genèse, l’héritage de celui que nous pouvons considérer comme le premier hybride 24 x 36 mm.

 

 

À bien des égards, le Leica M9 n’est pas un boîtier anodin. Pour le monde de la photographie, il s’agit du premier hybride 24 x 36 mm du marché, sorti quatre ans avant les Sony Alpha 7, et cela même si certains discutent encore aujourd’hui de son statut d’hybride. En cela, le terme anglais de « mirrorless » a l’avantage de mettre tout le monde d’accord.

Pour Leica, le M9 est le boîtier du salut. À ce moment là, malgré un M8 sorti en 2006 et un M8.2 sorti en 2009, l’entreprise n’est pas encore stable d’un point de vue financier et demeure en sursis. La dégringolade de Kodak est en cours, la vénérable maison allemande n’a pas encore totalement convaincu quant à sa conversion au numérique. Le même jour, Leica annonce d’ailleurs le S2, le premier reflex moyen format (et numérique) de son histoire, ainsi que le X1, un compact expert à capteur APS-C doté d’une focale fixe équivalente 35 mm f/2,8.

Pour les Leicaïstes, le M9 est attendu comme le messie. Ceux restés à l’argentique l’attendent de pied ferme, afin de décider si oui ou non ils adopteront le numérique en restant chez Leica ou iront voir ailleurs si le pixel est plus vert. Ceux ayant succombé au M8 ne rêvent que d’abandonner les filtres UV/IR et le facteur de conversion imposé par l’APS-H afin de retrouver les focales auxquels ils sont habitués.

Pour ma part, déjà heureux utilisateur d’un M8 et alors en école de photographie, le M9 s’imposait comme l’étape suivante afin d’accéder, deux ans après mes condisciples déjà équipés en Canon EOS 5D Mark II et Nikon D750, au sacro-saint 24 x 36 mm et, par la même occasion, pouvoir re-découvrir mes Summicron-M 28 ASPH et Summilux-M 50 ASPH à leur focale native. Le M9 a aussi été le boîtier que j’ai le plus vendu lors de mon passage derrière le comptoir du Leica Store Paris, alors rue de la Pompe.

Et pour Stefan Daniel, l’actuel directeur du développement des produits photographiques de Leica ? Le mieux, c’est peut-être de lui laisser raconter lui-même l’épopée M9, qui souffle déjà sa dixième bougie, mais dont l’aventure a débuté bien avant. Silence. Lever des rideaux. Action !

 

Anatomie du Leica M9 tel que présentée dans le mode d’emploi français en deuxième de couverture.

 

 

PARTIE 1 : LE LEICA M9, 10 ANS PLUS TARD

 

 

L‘année dernière, en 20018, Nikon, Canon et Panasonic ont sorti leur premier hybride 24 x 36 mm, enfin !, puisque Sony occupe « seul » le terrain depuis 2013 avec ses Alpha 7. Pourtant, le Leica M9 est sorti bien avant tout le monde en 2009 et fête donc ses dix ans cette année. Comment expliques-tu que l’on ait tendance à oublier que le M9 ait été le premier des hybrides 24 x 36 mm, et est-ce que cela ne te vexe pas un peu ?

Je crois tout d’abord que le M9 n’est pas usuellement considéré comme un hybride, parce que c’est un appareil télémétrique. Peut-être que dans la mémoire collective on s’en souvient certes comme d’un 24 x 36 mm, mais comme un télémètre 24 x 36 mm, et pas comme un hybride 24 x 36 mm. Peut-être que c’est la raison pour laquelle il n’est pas rentré dans l’histoire comme le premier 24 x 36 mm « mirorless ». Et puis… bon… cela ne sert à rien de se vexer. C’est comme ça.

Humm… Bon, il y a une autre différence. C’est que le M9 n’avait pas la possibilité de faire du Live View ou de la vidéo. Donc pas de viseur électronique non plus. Peut-être que ça a joue un peu dans cette classification, même si par l’absence d’un miroir, effectivement, il est un « hybride », comme vous dites en français.

 

Le 9 septembre 2009, lorsque le M9 a été présenté, dans quel état d’esprit étais-tu personnellement ? Et dans quelle situation se trouvait Leica ?

La présentation a eu lieu à New York ce jour là. J’étais un peu nerveux, un peu excité, parce que nous avions fait tester le M9 aux photographes utilisateurs de Leica, et tout le monde était déjà plein de bons mots, très enthousiaste, avec beaucoup de retours positifs par rapport au boîtier. Nous savions que nous tenions quelque chose de très bien.

Pour moi, l’histoire la plus émouvante s’est déroulée juste après la présentation. Je marchais dans les rues de New York je me suis arrêté à un feu rouge pour piétons. Quelqu’un s’est arrêté à côté de moi et m’a posé la question : « Ah ! Is that the new M9 ? You just presented it ! » C’était incroyable de réaliser que notre lancement avait été à ce point suivi. Au feu suivant, une autre personne personne m’a reposé la même question « Oh ! Is this the new Leica M9 ? » À un moment, j’ai cru que c’était une blague de mon collègues et des complices, mais il m’a rassuré en me disant qu’il n’y était pour rien, et que c’était de vraies personnes inconnues qui, quelques heures à peine après notre annonce, étaient déjà au courant que Leica venait d’annoncer son M9. C’était vraiment très émouvant pour moi.

 

Le M9 a initié le succès économique de Leica.

 

En fait, du jour au lendemain, tu es devenue une sorte de star pour les Leicaïstes ?

Ah ah. Oui, peut-être. C’était vraiment énorme ce que ça a créé ce jour là. On peut dire aussi que ce lancement a été un tournant pour la société Leica. Parce que le M9, dès le début, s’est vendu extrêmement bien. Surtout, il a attiré et plu à de nouveaux clients qui n’avaient pas du tout d’objectifs Leica M. Donc ça a engendré une énorme demande pour les objectifs.

Tout cela a créé la base la croissance de Leica. Nous allions déjà un peu mieux par rapport à 2006-2007, mais ce n’était pas encore génial. Le M9 a vraiment initié le succès économique de Leica.

 

Du coup, puisque tu l’évoques, le M9 a permis d’attirer plein de nouveaux clients non leicaïstes. Quelle était la typologie de la clientèle des acheteurs de M9 ?

Nous pouvons distinguer trois à quatre sortes de clients parmi les acquéreurs de M9 :

    • Tout d’abord, il y a les clients très fidèles à Leica, qui achètent tous les modèles qui sortent.
    • Bien sûr, il y a eu les clients qui possédaient déjà le M8 et attendaient un M full frame.
    • Il y a aussi eu des clients qui avaient fait l’impasse sur le M8, parce qu’il n’était pas full frame et qui attendaient un plein format. Ceux-là ont directement fait le saut vers le numérique depuis l’argentique grâce au M9.
    • Enfin, il y a eu de nouveaux clients, qui possédaient des Canon et des Nikon à ce moment là, qui voulaient acheter une alternative à leurs gros reflex, plus petite, plus compacte, plus discrète, mais sans faire de compromis au niveau de la qualité d’image. Pour eux, le M9 était plutôt en boîtier complémentaire qu’en boîtier de remplacement. En fait, c’était déjà le cas du Leica M6 dans les temps argentiques : beaucoup d’utilisateurs de reflex Nikon et Canon possédaient aussi leur Leica M télémétrique plus adapté à certains travaux.

 

La semaine dernière, au Leica Store de Paris, j’ai croisé deux clients venus acheter une batterie pour leur M8 et leur M9. Ce qui veut dire que ces boîtiers, qui ont dix ans ou plus, fonctionnent encore et sont utilisés. C’est assez surprenant que pour des boîtiers aussi « anciens » les accessoires demeurent disponibles. Puisque Leica a forgé sa réputation sur la longévité de ses produits en argentique, combien de temps encore les Leica M numériques pourront-ils être utilisés, révisés et réparés ?

Cela a toujours été un but chez Leica d’assurer la réparation d’un produit le plus longtemps possible. Par exemple, aujourd’hui, en septembre 2019, si vous avez un problème avec votre Leica M3 de 1954, donc qui a plus de soixante ans, il n’y a pas de problème : vous nous l’envoyez au SAV et nous le réparons. C’est aussi parce que, pour ce modèle, ce n’est que de la mécanique et de l’optique.

Avec un produit électronique, cela devient beaucoup plus difficile d’assurer un fonctionnement et une disponibilité des pièces détachées à long terme. Notamment tout ce qui est « semi-conductor » (les capteurs, les puces électroniques, les processeurs, etc.) : il faut les commander, la plupart, à la fin de la production de série. Et une fois que les stocks sont épuisés, une réparation ne peut plus être assurée par manque de pièces détachées. Jusqu’à maintenant, nous avons fait en sorte de ne pas en arriver là, et il nous reste de la marge, mais je ne peux pas garantir ni dire dans combien de temps un M9 ne sera plus réparable. Un an ? Deux ans ? Cinq ans ? Je ne sais pas. De toutes manières, la seule certitude est que ce sera forcément plus court que pour un appareil argentique et qu’il est peu probable de pouvoir réparer l’électronique d’un M9 dans soixante ans.

 

En effet. Et de toutes manières, sur ce point précis, il ne s’agit pas d’un problème spécifique à Leica : tous les constructeurs sont logés à la même enseigne.

Oui, tout à fait. En même temps, il faut garder à l’esprit que les composants électroniques demandent un stockage dans des conditions contrôlées très strictes. L’humidité, la température, etc. Ça revient vite très cher de garder ces pièces détachées en état fonctionnel en stock. C’est un compromis qu’il faut faire à un certain moment, et nous ferons toujours au mieux.

 

Restons sur le capteur. La vie du M9 a été un peu compliquée de ce côté là, avec des soucis de corrosion. Il y a également eu les problèmes de compatibilité de cartes SD vers 2011. À titre personnel, j’en ai beaucoup voulu à Leica à ce moment là puisque le bug est arrivé pile pendant mon premier voyage au Japon et, à cause de ça, j’ai passé plusieurs jours sans pouvoir prendre une seule photo. C’était assez frustrant en tant que touriste, alors je n’ose pas imaginer le désarroi des photographes professionnels. Comment avez-vous réagi pour y faire face, et quelles leçons en avez-vous tiré ?

Pour les cartes SD, à ce moment là, le standard des cartes SD était en train d’évoluer très vite. Il y a eu plein de standards qui se sont enchaînés en peu de temps, et nous avons eu du mal à nous adapter suffisamment rapidement. C’était au moment de la bascule SDHC vers SDXC. Des fois, en fonction des cartes, ça marchait, des fois ça ne marchait pas, et nous voyions bien que ce n’était pas bien. C’est vrai, nous avons pris du retard pour upgrader notre firmware.

Cette mésaventure nous a enseigné pour la suite qu’il fallait réserver des capacités de développement plus importantes pour être capable de faire fasse à ces imprévus et réagir relativement vite. Tout cela a créé une mauvaise impression sur le marché et nous a fait une mauvaise publicité, et nous nous en excusons. Au final, nous avons fini par mettre en place une équipe capable de réagir très rapidement à ces situations d’urgence ou mal anticipées.

En ce qui concerne la corrosion des capteurs… Notre but a toujours été de délivrer une qualité d’image supérieure. Après plusieurs tests, cette logique nous a conduit à choisir le type de verre qui nous satisfaisait le plus en termes de qualité d’image… mais qui s’est avéré sensible à la corrosion, ce qui n’était bien sûr pas volontaire. Ce verre reçoit un traitement pour le protéger des agressions de l’environnement (variations de température, d’humidité, etc.). Les tests que nous avions faits lors du développement n’avaient pas montré de problème et tout s’était très bien passé. Mais sur le long terme, lorsque ce capteur vit, connaît des nettoyages successifs, rencontre des conditions d’humidité très fortes comme cela peut être le cas dans certaines parties de l’Asie, il s’est avéré que le capteur a commencé à se corroder. Et ça… ce n’était pas prévu. C’était « unexpected ». Cette corrosion nous a obligés à re-développer un filtre de protection du capteur, avec un nouveau verre, ce qui a pris un peu de temps. Nous avons alors mis en place un programme de réparation/remplacement gratuit pendant très longtemps, qui a pris fin l’année dernière pour être remplacé par une intervention « semi-payante ».

Bref, ce n’était pas une histoire glorieuse, et notre volonté de chercher la meilleure qualité d’image s’est finalement retournée contre nous, en nous poussant vers le choix d’un verre qui s’est révélé défectueux. C’est certain que ça nous a servi de leçon et que l’on ne nous y reprendra plus.

 

Mon premier voyage au Japon a eu lieu en plein bug des cartes SD (ou l’inverse) et, sur place, j’ai été pendant plusieurs jours incapable de photographier quoi que ce soit. Mais il en reste quand même quelques bons souvenirs.
(Leica M9 + Summilux-M 50 ASPH)

 

 

Leica n’a jamais communiqué le nombre de boîtiers touchés par ce soucis de capteur… Ni, d’ailleurs, le nombre de M9 vendus tout court. Ce n’est pas dans les habitudes de la marque. En fait, de personne, les autres constructeurs partagent eux aussi rarement ce genre d’information. Mais restons dans les chiffres pour parler marché de la photo. D’après le CIPA et tes concitoyens de GfK, les hybrides vont peu à peu prendre le pas sur les reflex, aussi bien en volume qu’en valeur. Et parmi les hybrides, les 24 x 36 mm vont peser de plus en plus lourd en termes de valeur. Chez Leica, vous avez trois systèmes 24 x 36 mm : deux hybrides (M et SL) et un compact (Q). Cela sans prendre en compte la L-Mount Alliance avec Panasonic et Sigma. Comment vois-tu, toi, l’évolution du marché de la photographie en général, et celle de Leica en particulier dans cet environnement ?

Si on regarde le marché à long terme, le nombre des appareils vendus aujourd’hui est supérieur aux meilleurs temps de l’argentique. Ça, c’est un fait qui est souvent oublié parce que le marché de la photo a connu une très forte croissance avec les compacts numériques et les reflex numériques jusqu’au début des années 2010. Malgré la baisse depuis, nous restons sur un niveau supérieur à celui de l’argentique, même à son apogée. Des fois, je ne comprends pas les hurlements de tous les fabricants puisque le marché, en termes de valeur, est de quatre à cinq fois supérieur à celui qu’il a pu être en argentique. Et cela pour la simple raison qu’un appareil numérique est plus cher qu’un appareil argentique puisqu’il intègre tout ce qu’il y avait dans la pellicule avant.

Donc, oui, nous constatons une croissance, et même, une très forte croissance en 24 x 36 mm hybride, et une baisse des appareils reflex. Chez Leica, nous avions anticipé ce développement du marché et avons donc pris la décision de ne pas entrer sur le marché des appareils reflex 24 x 36 mm numériques pour directement développer un système hybride, qui est devenu le SL, et qui va accompagner le Leica M, parce que les deux boîtiers ont un profil très différent. Le SL est versatile… polyvalent. Le M est très spécialisé avec son télémètre et l’absence de l’autofocus, ce qui lui permet des objectifs très compacts.

Chez Leica, nous voyons que ces deux systèmes ont bien leur place et ne se cannibalisent pas. Cela est également vrai pour le Leica Q, parce que c’est un compact. Pour beaucoup de clients, le Q est leur premier Leica. Il fait aussi office de second boîtier pour les clients qui possèdent un boîtier d’une autre marque, rôle qui était jusque là dévolu au M. Mais dans tous les cas, nous ne constatons pas de cannibalisation entre M, SL et Q.

Pour autant, même si le 24 x 36 mm est le segment qui connaît la croissance la plus forte, je ne suis pas sûr qu’il signera la mort des formats plus petits comme l’APS-C et le Micro 4/3. Parce qu’un appareil autofocus 24 x 36 mm, qu’il soit reflex ou hybride, sera forcément plus grand au niveau des optiques qu’un appareil utilisant un capteur plus petit. Parce qu’une optique couvrant le 24 x 36 mm est forcément plus grande qu’une optique APS-C, et aussi, forcément, qu’une optique Micro 4/3. Je vois donc pour ces deux formats plus petit un bel avenir, d’autant plus que la qualité d’image que l’on peut aujourd’hui atteindre avec de tels boîtiers est vraiment suffisante pour certaines applications, avec en plus l’atout de systèmes plus compacts et légers. Il ne faut pas seulement regarder la taille des boîtiers, il faut aussi prendre en compte les systèmes complets, ce qui implique les objectifs.

 

Les formats plus petits que le 24 x 36 mm ont encore de beaux jours devant eux, avec des atouts très forts en termes d’encombrement.

 

Du coup, pour toi, la crainte qu’ont certains quant à l’abandon du Micro 4/3 suite au lancement des Lumix S 24 x 36 mm par Panasonic est complètement infondée ?

Oui, tout à fait. Je ne peux pas parler pour Panasonic, bien sûr. Je ne connais pas leurs plans non plus. Mais je peux te dire qu’au niveau utilisation, les formats plus petits que le 24 x 36 mm ont encore de beaux jours devant eux, avec des atouts très forts en termes d’encombrement. C’est d’ailleurs pour cela que nous proposons aussi le CL et le TL en APS-C…

 

PARTIE 2 : LA GENÈSE DU LEICA M9

 

 

Quel a été ton rôle dans le développement du M9 ? Tu n’en es pas à ton coup d’essai puisque le premier Leica dont tu as piloté la conception, de mémoire, a été le M7.

Effectivement, mon premier boîtier en tant que chef de produit a été le M7. J’ai gardé cette casquette pour le M9 et avais aussi la responsabilité d’en établir le cahier des charges. En 2008/2009, j’étais à la fois chef de produit M et directeur des chefs de produit.

Pour définir le cahier des charges du M9, ça a été assez simple. Lorsque nous avions sorti le M8, il y avait deux choses qui ne plaisaient pas trop aux photographes : l’utilisation obligatoire d’un filtre UV/IR (les gens nous ont beaucoup répété qu’ils n’aimaient pas du tout, donc nous en avions bien pris note), et bien sûr, le fait qu’il n’était pas 24 x 36 mm. Lors du développement du M8, nous avions déjà en tête le fait qu’il y aurait un jour un Leica M plein format, et que nous devions développer un boîtier capable d’accueil un capteur 24 x 36 mm. C’est pourquoi, par exemple, dans le M8, même si le capteur était APS-H, il possédait déjà un obturateur 24 x 36 mm. En quelques sortes, le M8 était un galop d’essai pour le plein format, un proof of concept fonctionnel. Mais en APS-H. D’ailleurs, ce capteur de M8 était très similaire au capteur du DMR, le dos numérique destiné aux reflex R8 et R9. C’était l’évolution qui pour nous était réalisable tant au niveau de la technologie que du coût économique.

 

Parce qu’à part être plus grand, le capteur du M9 est-il si différent que cela de celui du M8 ?

Tout à fait. Ce qui était très important, c’était de parvenir à développer un réseau de micro-lentilles capable de fonctionner correctement sur un capteur 24 x 36 mm. Le M8 possédait déjà un tel réseau mais, pour aller jusqu’au plein format, la mise au point de ces micro-lentilles a été encore plus capitale, et compliquée, afin de ne pas avoir un vignettage énorme. Nous n’aurions pas pu, dès le départ, aller sur du plein format. Tout le monde, chez les ingénieurs, nous a dit « humm… on ne se sent pas d’aller directement au 24 x 36 mm en partant de 0 dans un boîtier M, ce serait plus raisonnable de passer par une étape intermédiaire. » Le M8 a donc été le premier pas vers le M9.

 

Puisque tu évoques les ingénieurs : ceux ayant travaillé sur le M8 et le M9 sont-ils les mêmes ? Etaient-ce des ingénieurs déjà présents à l’époque de l’argentique ou, au contraire, a-t-il fallu recruter du sang neuf puisque Leica n’avait quasiment aucune expérience en matière de numérique à ce moment là ?

En termes de mécanique, de micro-mécanique, d’optique, tout ce qui relève de l’extérieur du boîtier, nous avons beaucoup travaillé avec les forces dont nous disposions déjà en interne chez Leica. Mais pour la partie numérique, pour le M8, nous nous sommes adressés à Jenoptik, basé à Jena, puisqu’ils possédaient un savoir-faire que nous n’avions pas encore et que nous avons acquis au fur et à mesure. En fait, ce savoir-faire, nous l’avons acquis lors du projet S2, qui a été le premier boîtier numérique développé entièrement en interne par Leica.

Le M8 avait de nombreux défauts : bruyant, imprécis, sensible aux infrarouges, difficile à utiliser au-delà de 800 ISO, capteur APS-H… Malgré tout, c’est avec lui que j’ai fait mes premiers pas en télémétrique et numérique.
(Leica M8 + Summicron-M 28 mm ASPH, sur la Butte Montmartre.)

 

Combien de personnes comptait l’équipe qui a développé le M9 ?

Houla… c’est difficile à dire… je n’ai plus les chiffres en tête… mais je dirais une bonne cinquantaine. Cela peut paraître énorme puisqu’il fallait tout développer soi-même, contrairement à ce qui se fait chez les autres constructeurs que tu dois connaître. La différence c’est que, chez Leica, tous les ingénieurs sont dans la même équipe, que ce soient ceux qui développent le boîtier en lui-même, ou ceux qui mettent au point les outils de test, ceux qui conçoivent les outils de montage, ceux qui supervisent la production. Chez Panasonic par exemple, les équipes peuvent sembler plus petites parce qu’ils ne comptent que les ingénieurs développement produit mais pas les ingénieurs en charge de la production et de l’industrialisation. Donc, au final, cela revient au même. Je dirais même que nous sommes un peu moins nombreux chez Leica…

 

Même en 2019, je suis sûr que si nous sortions un Leica M à capteur CCD, il se vendrait à certains amateurs du look CCD. Mais ce n’est pas au programme et, de toutes manière, la technologie n’existe plus.

 

Lors du lancement du Leica M9, je fréquentais assidument summilux.net qui, comme souvent avec internet, est peuplé de ce que j’appelle « ingénieurs de forums ». Même s’ils n’étaient pas forcément des experts des technologies numériques, beaucoup se demandaient pourquoi, alors que Canon, Nikon, Contax et Kodak disposaient déjà de leurs reflex 24 x 36 mm, Leica ne se contentait pas de « simplement » emprunter un capteur 24 x 36 mm à ces reflex pour le greffer directement dans un corps de M8 puisque «il y a la place ! ». Je me doute que cela vous aurait arrangé si la manipulation était aussi simple…

[Rires.] Cela nous aurait bien facilité les choses que ça rentre comme ça, d’un coup de baguette magique ! La complexité vient du fait que les optiques M n’étaient pas, et ne sont toujours pas, télécentriques. Donc elles sont très près du plan focal. Les rayons de lumière, dont ceux qui sont au bord du cadre, arrivent sur le capteur avec un fort angle d’incidence. Or, à l’époque du développement du M9, les capteurs existants et utilisés sur les reflex, n’étaient pas capables de gérer correctement ces forts inclinaisons. Si nous avions utilisé ces capteurs de reflex avec des objectifs M, les rayons lumineux au bord de l’image ne seraient pas parvenus jusqu’aux pixels du capteurs mais seraient passés à côté, entraînant une fort vignettage et une perte de résolution. C’est la raison pour laquelle, au début du numérique, tout le monde parlait des objectifs télécentriques, qui auraient pu éviter cela.

Pour nous, c’était important de créer un boîtier qui plairait aux utilisateurs du M. Parce que tout le monde avait déjà des objectifs M, bien sûr tout le monde les trouvait déjà très bons, et tout le monde voulait pouvoir continuer à les utiliser. Le défi était donc de construire un capteur qui acceptait ce fort angle d’incidence. Ce n’était donc pas faisable de juste prendre un capteur plein format de reflex et de le mettre tel quel dans le M. Parce qu’avec un reflex, comme il y a la boîte miroir, la distance entre l’optique et le plan de netteté est naturellement beaucoup plus éloignée, donc on peut dire que c’est, en quelque sorte, télécentrique par nature.

Le principe du réseau de micro-lentilles permettant de compenser les rayons incidents très inclinés a été maintenu et perfectionné au fil des générations. Ici, un schéma représentant les micro-lentilles développées pour le capteur (CMOS) du Leica M (Typ 240).

 

En 2009, les capteurs CMOS avaient déjà commencé à prendre le pas sur les capteurs CCD. Pourquoi malgré tout avoir opté pour la technologie CCD, et aussi, pourquoi chez Kodak en particulier ?

[Rires] C’est assez drôle parce qu’aujourd’hui encore je reçois régulièrement des demandes pour un nouveau M avec un CCD. Certains photographes semblent donc bien aimer, et regretter, le rendu du CCD. Mais en ce qui concerne la raison pour laquelle nous sommes restés sur du CCD dans le M9, elle est toute simple : Kodak, à ce moment là, était la seule entreprise qui voulait bien customiser un capteur avec le réseau de micro-lentilles que nous avions conçu. Du coup, le choix était vite fait puisque c’était le seul.

En tous cas, même en 2019, je suis sûr que si nous sortions un Leica M à capteur CCD, il se vendrait à certains amateurs du look CCD. Mais ce n’est pas au programme et, de toutes manière, la technologie n’existe plus. Enfin, elle n’a pas complètement disparu, puisqu’elle est encore utilisée dans quelques capteurs industriels, mais pour la photographie, le CCD a complètement disparu. De toutes manières, aujourd’hui, cette technologie n’aurait aucun intérêt par rapport à du CMOS. Le plus important, ce sont les algorithmes de traitement d’image qui ont le plus d’influence sur le rendu de couleur que la technologie du capteur en elle-même. Ça dépend aussi de l’œil du photographe et d’un certain effet placebo. Je suis sûr que si nous faisions aujourd’hui un test à l’aveugle entre deux images prises avec un CCD et un CMOS, la plupart des personnes qui verraient ces images ne sauraient pas dire laquelle correspond à quel capteur. À mon avis, c’est donc plus une histoire de traitement d’image que de technologie.

Pour les geeks au fond de la salle, le M9 (et ses dérivés) utilisait donc un capteur Kodak KAF-18500 customisé.

 

Pour les moins geeks, un capteur de M9, ça ressemble à ça.

 

Puisque tu insistes beaucoup sur le fait que la nécessité d’utiliser les objectifs M a imposé des contraintes techniques vous forçant à créer un capteur spécifique, prenons le problème dans l’autre sens. En quoi l’émergence des M numériques 24 x 36 mm a-t-elle influencé le développement des objectifs M par la suite ?

C’est relativement simple. Sur le marché du M numérique, la grande quantité de boîtiers vendus justifiait le développement de nouveaux objectifs. Ce que nous avons fait, depuis le M8, avec le Tri-Elmar-M 16-18-21 mm f/4 ASPH et l’Elmarit-M 28 mm ASPH, qui ont été les deux premiers de « l’ère numérique », ainsi que le Noctilux-M 50 mm f/0,95 ASPH. D’un point de vue économique, tout cela faisait beaucoup de sens : puisque chez Leica nous calculons un certain nombre d’objectifs vendu par boîtiers, si nous vendons plus de boîtiers, il faut donc plus d’objectifs à vendre.

En même temps, en sachant que que la définition des capteurs allait forcément augmenter, il y avait une nécessité de développer de nouveaux objectifs capables de tenir ces résolutions plus exigeantes. Par exemple, le Summilux-M 35 ASPH II a succédé à un Summilux-M 35 ASPH qui avait déjà une formule asphérique mais qui n’était pas calculée à 100 % pour le numérique. Il fallait corriger quelques faiblesses, comme le focus shift, invisible sur une pellicule argentique parce que l’émulsion a une certaine profondeur, mais dérangeant sur un capteur numérique où ça se voit tout de suite parce que la surface est plate et d’épaisseur nulle.

Enfin, développer de nouveaux objectifs permet de donner le signe au marché que le M est un système vivant, qui continue d’évoluer.

 

Il s’agit de l’une de mes premières images réalisées avec la combinaison M9 + Summilux-M 35 ASPH II. À l’époque, la liste d’attente était de 8 à 10 mois en boutique mais j’avais pu en emprunter un pour le week-end et d’une balade automnale aux Buttes Chaumont.

 

Lors du développement du M9 avez-vous envisagé des options techniques qui se sont confrontées à la réalité technologique du moment, c’est à dire que, justement, les technologies nécessaires n’existaient pas encore ? Dit autrement, est-ce que vous avez été « un peu trop visionnaires » ?

[Rires.] [Encore.] Des fois, oui. Je me rappelle qu’en 2001, lorsque j’avais établi mon premier cahier des charges pour un M numérique, celui-ci avait pour option un viseur électronique à venir griffer sur la griffe flash en complément du viseur télémétrique optique. En fait, comme cela est devenu réalité avec le M (Typ 240) en 2012. Donc, très tôt, il y a eu cette idée de pouvoir lire directement les informations du capteur pour les afficher dans un viseur électronique mais, à l’époque, ce n’était pas encore possible. Ensuite, nous aurions bien aimé pouvoir faire un M9 plus compact, mais cela n’était à ce moment là pas possible notamment à cause des technologies de miniaturisation électronique qui ne le permettaient pas encore.

Nous avions aussi un devoir à remplir. Je ne sais pas si la demande était aussi forte en France qu’en Allemagne et d’autres pays,  mais il nous fallait une solution pour les optiques R puisque les clients R attendaient une solution numérique de la part de Leica pour pouvoir continuer à utiliser leurs objectifs. Et cette solution est arrivée après le M9, avec le SL. Entretemps, il y a eu le M (Typ 240). Sont but était d’avoir de nouvelles fonctionnalités, comma la vidéo et le Live View, parce qu’il était à ce moment là le seul boîtier numérique 24 x 36 mm de Leica. Il se devait donc d’être polyvalent afin d’assurer à la fois l’utilisation des optiques M et des optiques R. Avec le développement du SL, le M a enfin pu de nouveau se concentrer sur son rôle historique : être petit, épuré, concentré sur les fonctions essentielles. Radical et minimaliste. Si nous avons pu faire le M10, c’est bien parce que nous avions le SL à côté pour assumer toutes les autres fonctions, dont la vidéo, la visée électronique, l’autofocus, etc. Il y a donc eu cette phase de transition après le M9 mais, comme je te le disais, aujourd’hui, tout va très bien et personne ne se marche sur les pieds.

 

 

PARTIE 3 : L’HÉRITAGE DU LEICA M9

 

 

Quels enseignements les ingénieurs de Leica ont-ils tiré du développement du M9 ?

Une chose qui avait déjà été rectifiée avec le M8.2 par rapport au M8 : la taille des cadres. Le M8 prenait des photos beaucoup plus larges que ce que le cadre montrait dans le viseur. Avec le M8.2 puis le M9, nous avons appris à concevoir des cadres plus justes.

Encore plus important : la rapidité de l’enregistrement des images. Le M9 était un peu lent et cela nous a incité à développer la série des processeurs Maestro, qui est utilisée dans le M (Typ 240) et dans tous nos boîtiers depuis.

 

Le grossissement du viseur du M9 est de x0,68 (les M argentiques utilisent traditionnellement un grossisement de x0,72).
Trois couples de cadres sont disponibles : 28+90 mm, 35+135 mm et 50+75 mm.

 

Peut-on considérer que, chez Leica, il y a eu un « avant » et un « après » M9 ?

Tout à fait. Comme je te disais au début de la situation économique de l’entreprise avant le lancement du M9, c’est bien lui qui a marqué un tournant pour Leica. Ça, on peut le dire très fortement. Après, si le M9 n’avait pas eu de succès, serions-nous restés à Solms ? Aurions-nous quand même déménagé à Wetzlar ? Je ne sais pas. Peut-être. [Rires]

 

Dans quelle mesure penses-tu que le M9 a influencé le marché de la photographie, voire la photographie tout court ?

Je crois que le M9 a fait revivre le système M et a ramené dans la photographie, numérique, la manière de travailler avec un M, c’est à dire, avec un télémétrique, qui est très différente de la manière de travailler avec un reflex. Le M9 a transféré ce style de photographie très prisé du temps de l’argentique dans le monde du numérique.

Une influence sur l’industrie ? Humm… je ne sais pas… Ah, si ! Nous nous étions décidés très tôt à ne pas utiliser de filtres passe-bas sur les capteurs. Cette pratique là a été reprise et adoptée par d’autres constructeurs ensuite, par Sony par exemple, qui pour certains de ses boîtiers offre une version sans filtre passe-bas.

Il y a aussi, je pense, des boîtiers que nous avons directement inspiré. Par exemple, chez Fujifilm, avec leurs X100 et X-Pro, ce design façon télémétrique très particulier. Bon, eux aussi en faisaient déjà du temps de l’argentique, mais je pense que nous avons contribué à le remettre au goût du jour en numérique. Ou peut-être que nous n’y sommes pour rien du tout. En tous cas, c’est une bonne chose pour le photographe et la diversité.

En ce qui concerne l’influence que nous aurions pu avoir, d’une manière plus générale, en termes de design et de qualité de fabrication, avec une attention particulière aux détails, je crois que c’est surtout une coïncidence. Et que la hausse de la qualité de fabrication des produits, ce n’est pas spécifique à la photographie mais plutôt une tendance générale dans l’industrie. Regarde, par exemple, ce qu’il s’est passé avec les téléphones. Il y a dix, quinze ans, c’est les Nokia qui étaient à la mode. Ils étaient gros, et en plastique. Depuis, les téléphones sont devenus beaucoup plus valorisants, fins, avec du métal, du verre… Je crois surtout que ce changement est grâce à Apple.

La photographie au télémétrique, un exercice à part entière.
(Leica M9 + Summilux-M 50 ASPH)

 

 

Puisque tu parles d’Apple, il y a eu une édition limitée, à un seul exemplaire, de Leica M dessiné par Jonathan Ive. Ça, c’est une grande spécialité de Leica, les éditions limitées. Pour le M9, il y a eu le Hermès et le Titanium « Walter de Silva », pour n’évoquer que les plus marquants. Qui est-ce qui décide de lancer ces séries limitées, et pourquoi ?

Pour nous, ça a plusieurs fonctions. En premier, les séries limitées nous permettent de communiquer la marque Leica en dehors du marché de la photographie, notamment dans le lifestyle et le luxe, sur des terrains où les autres marques ne peuvent, en partie, pas aller. C’est un moyen de différenciation. En deuxième, c’est tout simplement qu’il y a un marché d’enthousiastes et de collectionneurs, qui cherchent l’exceptionnel et, économiquement, c’est un bon business pour Leica.

 

Si nous voulions uniquement faire du luxe, nous serions juste restés sur la base technique du M9 en nous contentant, de temps en temps, de proposer des capots ou des gainages différents, sans faire évoluer ce qu’il y a à l’intérieur.

 

Du coup, et plus que jamais, il colle a Leica cette image de marque de luxe réservée à une élite qui a les moyens, qui prend le pas sur le savoir-faire photographique. Et cela même auprès d’un public de photographes avertis qui refusent d’aller chez Leica soit parce qu’ils pensent que « ce ne sont pas des vrais appareils photo, ce sont des gadgets de luxe pour les riches », soit qui restent avec l’idée que Leica a arrêté de faire des appareils photo avec le passage au numérique… Sans compter le prix des boîtiers en lui-même qui, forcément, les rendent inaccessibles au plus grand nombre. C’est quand même triste, tu ne trouves pas, que beaucoup de personnes aient arrêté d’envisager Leica comme un fabricant d’appareils photo à part entière ?

Ça, c’est une discussion que j’entends depuis dix ans, au moins. Je crois que, justement, depuis le M9, nous avons prouvé que nous faisions des outils photographiques et pas du luxe. Parce que, si nous voulions uniquement faire du luxe, nous serions juste restés sur la base technique du M9 en nous contentant, de temps en temps, de proposer des capots ou des gainages différents, sans faire évoluer ce qu’il y a à l’intérieur. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé. Nous avons continué à développer la base technique, au niveau des capteurs, des processeurs, des obturateurs. Parce que notre premier but est de créer des outils photographiques.

Le SL est un très bon exemple de cette volonté. D’ailleurs, tu remarqueras que sur le SL nous ne proposons pas de série limitée parce que c’est un outil de travail photographique pur et dur. Et même si nous faisions des séries limitées sur base de SL, je ne crois pas que cela se vendrait parce que la clientèle qui achète et utilise le SL n’est pas une clientèle de collectionneurs. Eux, par contre, se tourneront plutôt vers le M.

 

Johnny Halliday chantait « on a tous quelque chose en nous de Tennessee ». Est-ce que les boîtiers Leica actuels ont tous quelque chose en eux du M9 ?

Ah ! Ça c’est une bonne question ! Bon, je ne connais pas spécifiquement cette chanson de Johnny Halliday, mais je saisis ce qu’il veut dire par là. Alors… qu’est-ce qu’il reste ? Voyons… voyons… Si. Une chose : la base du télémètre. Son design général. Mais à part ça ? Rien. L’obturateur, la batterie, les dimensions du boîtier, l’écran, les boutons arrière, l’électronique, absolument tout a changé. Sauf le look, mais ça fait 65 ans que les Leica M ont le même look.

Malgré tout, entre les modèles, il y a toujours une certaine transition. Par exemple, sur le M8, la roue arrière avec les quatre boutons venait directement du DMR, et a été utilisée sur le M8 puis le M9. Si ça fait sens, nous essayons toujours de reprendre certains éléments d’un boîtier à l’autre. Mais avec le M10, nous avons tout repris de zéro puisqu’en changeant les dimensions du châssis il a forcément fallu tout revoir. La batterie du M (Typ 240) était trop épaisse pour rentrer dans le M10, donc il a fallu une batterie plus petite, donc il a fallu un nouveau chargeur, donc il a fallu une nouvelle électronique, etc. C’est comme un effet domino : pour mettre en place un petit changement qui n’a l’air de rien comme ça à l’extérieur il faut en fait tout chambouler à l’intérieur.

 

Il me fallait une photo prise avec le M10, alors voilà.

 

Aujourd’hui, le système Leica M est le système hybride 24 x 36 mm qui propose, globalement, les objectifs les plus petits tout en restant très lumineux. Quelque part, c’est facile, puisque ce sont des objectifs à mise au point manuelle alors que chez tous les concurrents ce sont des objectifs autofocus… sauf le Noct-Nikkor S 58 mm f/0,95 Z, aussi lumineux qu’un Noctilux, mais trois fois plus lourd et quatre fois plus gros malgré sa mise au point manuelle. Toi qui connais bien le Noctilux, pourquoi penses-tu que le Nikkor est aussi gros ?

C’est relativement simple. Si tu veux faire un objectif autofocus, il faut que l’autofocus soit rapide et précis, en tous cas au moins aussi rapide et précis qu’une mise au point manuelle, et idéalement plus rapide et précise q’une mise au point manuelle. Sinon, ça n’a pas d’intérêt pour le photographe. Pour faire un objectif autofocus rapide, il faut pouvoir bouger rapidement des éléments de lentilles très légers et très petits, sinon il faut recourir à un moteur monstrueux.

En plus, il faut tenir compte de l’inertie des masses en mouvement puisque déplacer une ou plusieurs lentilles, cela implique de les mettre en mouvement, de les accélérer, de les freiner et de les arrêter net. Et à l’endroit voulu. Forcément, plus la lentille est grande et lourde, plus cette séquence est compliquée, plus il faut de gros moteurs, plus ça donne de gros objectifs, et ainsi de suite. Il faut donc pouvoir construire des objectifs où la mise au point est faite avec uniquement une partie des lentilles, qui doivent être très légères. Si tu veux faire ça, il faut calculer un design optique beaucoup plus compliqué, avec de nombreuses lentilles. Au contraire, pour un M, comme toutes les lentilles se déplacent simultanément, l’ensemble est plus facile à maîtriser et on a besoin de moins de lentilles, ce qui simplifie le calcul. Cela explique en grande partie pourquoi les objectifs M peuvent être plus compacts et plus légers malgré leur grande luminosité.

Voilà pourquoi les objectifs autofocus pour les boîtiers 24 x 36 mm, même les hybrides, sont gros et lourds.

 

Un photographe pourra utiliser un smartphone dans le futur, mais ni sa façon de photographier, ni sa sensibilité, ni son œil ne pourront être remplacés par aucune intelligence artificielle.

 

Voici l’heure de la dernière question, et tu vas pouvoir y mettre un petit peu tout. Peux-tu résumer l’héritage du M9 dix ans plus tard et, surtout, me dire comment tu envisages l’avenir du M numérique et de la photographie dans 10 ans ?

Tout d’abord, cela me semble incroyable de me dire que le M9 a dix ans déjà. C’est passé si vite. Dans ma carrière personnelle, le M9 a marqué un point de repère puisque c’était le début de la renaissance, « re-croissance » de Leica. À l’époque, ce n’était pas sûr que nous parviendrons à numériser le système M, avec ses spécificités. Mais je pense que nous nous en sommes plutôt bien sortis, avec pas mal de succès.

Après, quant à l’avenir des boîtiers M numériques… Je lis parfois que certains aimeraient que les M deviennent autofocus. Avec les possibilités techniques d’aujourd’hui, ce n’est tout simplement pas possible de faire des objectifs aussi compacts et lumineux que les objectifs M avec un autofocus. Si on essayait, les objectifs deviendraient beaucoup plus gros, et le M perdrait son âme et son atout principal, qui est la compacité. À moins d’une invention technologique révolutionnaire permettant d’implémenter un autofocus sans faire perdre en luminosité ni en compacité, le M est et restera unique sur le marché. Voilà pour le M.

Pour l’avenir de la photographie d’une manière générale… Je crois que tous les fabricants d’appareils photographiques traditionnels, y compris Leica, doivent bien faire attention à ce que les technologies utilisées dans les smartphones, qui en fait servent à mesurer les images mais d’une manière, je dirais, « artificielle », ne prennent pas le pas sur le reste. 

Je crois que la photographie artistique va bien sûr rester et résister, parce que ce qui fait la photo d’art, ce n’est pas l’appareil mais la personne derrière. Mais pour d’autres types de photos, comme les photos de produits (comme ceux que l’on voit dans le e-commerce), les photographies de portraits d’identité, les photographies du quotidien… on n’a déjà plus besoin de photographes humains et ils sont déjà de plus en plus remplacés par des machines. Ils appartiennent déjà au passé. C’est donc la photographie artistique et le reportage humain qui resteront. Ce soir, par exemple, nous avons le vernissage d’Alex Webb à la galerie Leica à Wetzlar. Il pourrait peut-être utiliser un smartphone dans le futur, mais ni sa façon de photographier, ni sa sensibilité, ni son œil, par contre, ne pourront être remplacés par aucune intelligence artificielle. Mais là, nous sommes dans le philosophique, et nous aurons l’occasion d’en reparler.

 

 

Leica M9 + Summilux-M 50 ASPH

 

Leica M9 + Summilux-M 50 ASPH

 

Leica M9 + Summicron-M 28 ASPH

 

Leica M9 + Summilux-M 50 ASPH

 

Leica M9 + Summicron-M 28 ASPH

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