Kazuto Yamaki

Entretien avec Kazuto Yamaki, le PDG le plus classe du monde (1/3)

Dans le monde de l’industrie photographique, un nom revient souvent, celui de Kazuto Yamaki, PDG de Sigma. Réputé pour sa gentillesse et son élégance, l’occasion de le rencontrer pour discuter écologie, optique et féminisme ne se refusait pas.

Avant-propos :
Kazuto Yamaki étant une personne très bavarde (et c’est une bonne chose), cet entretien est découpé en trois parties, que vous pouvez consulter indépendamment les unes des autres ou dans l’ordre de publication :
1. Entretien avec Kazuto Yamaki, le PDG le plus classe du monde, axé sur l’entreprise Sigma en tant que telle, sa politique environnementale, le recrutement et la place des femmes.
2. Sigma, un opticien qui fait aussi des capteurs, où nous nous concentrerons sur les technologies optiques et les capteurs (Foveon et courbes)
3. La Chine et le futur de la photographie, où nous aborderons la nouvelle concurrence des opticiens chinois, la tendance des optiques « vintage », la complexité du marché sud américain, l’émergence de l’Afrique et nous questionnerons sur la possibilité d’un système photographique modulable « universel ».

10 heures du matin (et quelques minutes), un beau jour de janvier. Pour une fois, je suis déjà réveillé. Ce qui tombe bien puisque Renaud, de Sigma France, vient de m’envoyer un message :

« Dis Bruno, tu fais quelque chose le 8 février ?
– Euh… Non. Pourquoi ?
– Très bien. Tu as donc rendez-vous à l’hôtel à 17 heures. C’est notre cadeau de départ/d’arrivée.
– C’est chelou comme proposition. On dirait un date avec une call girl…
– Presque. Tu vas rencontrer Kazuto.
– Ah bon. Bon. D’accord. »

Le temps de sortir du lit et chauffer l’eau pour le thé, je réalise que le Kazuto en question est donc Kazuto Yamaki, PDG de Sigma, qui a repris en 2012 les rênes de l’entreprise fondée par son père. Avec succès, j’en ai d’ailleurs parlé dans mon top 5 (toujours orphelin de son flop 5 à l’heure où j’écris ces lignes). Kazuto Yamaki… Mes camarades de Focus Numérique ont installé cette petite tradition de le rencontrer à chaque édition du CP+. Toutes les interviews que j’ai lues de lui, en français aussi bien qu’en anglais, me renvoient l’image d’une personne passionnée, courtoise, fière de son entreprise et des employés : le gentleman japonais dans toute sa splendeur, un peu paternaliste, puisque Sigma demeure une entreprise familiale, mais pas patriarcal pour autant. Kazuto Yamaki : je n’avais jamais eu l’opportunité de le rencontrer sous ma casquette des Numériques, ce sera donc chose faite sous celle de Mizuwari.

Le 8 février arrive et, à 17 heures pile, me voici sapé comme jamais dans le hall de l’hôtel où nous nous étions donnés rendez-vous. Kazuto Yamaki est déjà là, en grande conversation avec Foucauld, de Sigma France. Baudouin nous rejoindra un peu plus tard. Cérémonie d’échange des cartes de visite, courbettes de rigueur. Cette formalité accomplie avec brio, me voilà assis en face de l’Homme. Dès le début, la discussion est chaleureuse, le personnage fait honneur à sa réputation : accueillant, curieux, tiré à quatre épingles. Il m’explique venir directement de Francfort, ne souffre donc pas de jet lag. Y ayant rencontré Stefan Daniel, de Leica, l’occasion est trop belle pour ne pas glisser que j’ai moi-même travaillé pour Wetzlar. Bien aidés par la folie de l’eau pétillante, la conversation dégénère en Kamoulox. Il est question de Club Dorothée, de CP+, de Lille, de ses tendances shopping et goûts vestimentaires, de whisky, de Dragon Ball Z et, bien sûr, d’Olive et Tom (qui se dit donc « Kyaputen Tsubasa » en version originale). Ce qui m’arrange bien puisque cela me laisse le temps de réfléchir aux questions que j’avais oubliées de préparer – professionnalisme 0, procrastination 1. Mais trêve de bavardage, puisque nous ne sommes pas là pour beurrer des tartines, vient le moment d’entrer dans le vif du sujet.

L‘une des grandes fiertés de Sigma est d’avoir su maintenir l’usine de production au Japon, à Aizu, et de fabriquer en interne tous les éléments mécaniques des objectifs, jusqu’à la plus petite vis. Or, du point de vue de l’impact environnemental, tout cela n’est pas anodin : entre les énormes quantités d’eau nécessaires pour polir les lentilles, les produits chimiques utilisés pour les traitements de surface et la peinture, les inévitables déchets générés par les usinages divers, ce n’est pas peu dire qu’il ne s’agit pas d’une activité « verte ». Malgré tout, quelle est la politique environnementale de Sigma ? La plupart des grandes entreprises de la high-tech parlent régulièrement de « sustainability », ce qui, en français, correspondrait au développement durable. Qu’en est-il pour vous ?

Oh, c’est surprenant comme première question… Humm… À vrai dire, il est vrai que nous ne mettons pas forcément en avant notre politique environnementale et notre gestion des ressources, et il n’y a pas de grandes campagnes de communication là-dessus. Je ne pensais pas que c’était un sujet qui intéressait les gens.

Je suis tout à fait conscient que la question écologique est une préoccupation actuelle et d’avenir. Chez Sigma, nous essayons de faire en sorte que notre activité à l’usine ait le moins d’impact possible sur l’environnement, ne serait-ce que parce que nos employés vivent à proximité de l’usine. Toute l’eau utilisée dans le processus industriel (usinage, polissage, etc) est traitée et recyclée, les fumées sont filtrées, les déchets (métaux, verres, plastiques, etc) sont au maximum triés et confiés à des sous-traitants, qui prennent leur recyclage en charge. Mais par contre, j’avoue que nous ne regardons pas forcément la manière dont travaillent ces sous-traitants : nous leur faisons entièrement confiance.

Après, il faut garder à l’esprit que, comme vous l’évoquiez, la production d’objectifs photographiques est par nature énergivore et relativement polluante. Même si nous n’utilisons pas de produits chimiques dangereux, nous aurons toujours besoin de beaucoup d’eau pour les lentilles, de beaucoup d’énergie pour faire tourner nos machines. Mais nos ingénieurs font toujours au mieux pour réduire autant que possible notre impact environnemental et optimiser les procédés de fabrication.

L’impression 3D  est encore trop lente par rapport à nos besoins et, surtout, les pièces crées sont encore trop fragiles et manquent de précision. Cela convient donc pour des prototypes mais pas pour une fabrication en série.

Justement, si l’on regarde chez vos concurrents, au hasard Nikon et Sony, ceux-ci semblent beaucoup communiquer sur leurs diverses recherches. Nikon, par exemple, a développé de nouvelles méthodes de prototypage pour réduire la consommation de matières premières. Sony, de son côté, a développé « SORPLAS », issu à 99 % du recyclage, dont les propriétés se prêtent bien à une utilisation dans leurs produits audio. Où en êtes-vous, chez Sigma, dans l’utilisation des plastiques et des procédés modernes de prototypage et de production ? Je pense par exemple à l’impression 3D.

Nous utilisons toujours les matériaux qui conviennent le mieux à nos exigences mécaniques dans nos objectifs. Il faut qu’ils soient solides, endurants, aptes à répondre aux plus faibles tolérances en termes de précision d’usinage. Pour être honnête, la question de la recyclabilité vient après. Si c’est recyclable, tant mieux, et nous serions même ravis si nos objectifs étaient 100 % recyclables, voire bio-dégradables ! Mais du coup, je ne suis pas certain qu’ils tiennent bien dans le temps s’ils se mettent à se décomposer à la moindre pluie ou en cas de forte humidité…

Bien sûr, nous regardons ce qu’il se fait ailleurs, et les bio-plastiques nous intéressent. Nos ingénieurs ont toujours un œil sur les évolutions technologiques et s’ils jugent que cela vaut le coup, nous essayons. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de plastique qui nous ait apporté entière satisfaction et s’il s’agit juste d’économiser des bouts de chandelle en remplaçant des éléments métalliques par du plastique, cela ne nous intéresse pas. Après, si une formule miracle arrivait sur le marché, pourquoi pas… Mais là encore, ce n’est pas notre priorité.

En ce qui concerne l’impression 3D, oui, nous l’utilisons. Mais uniquement pour les prototypes. Parce que les ingénieurs, aujourd’hui, contrairement à avant, ne sont plus limités à la planche à dessin en 2D et peuvent utiliser des ordinateurs pour de la simulation 3D, mais il arrive toujours un moment où ils ont besoin de prendre en main des prototypes physiques, qu’ils peuvent manipuler. C’est souvent l’occasion de constater qu’une idée qui marchait très bien en théorie ne se révèle, en vrai, pas si pratique que cela, ou trop compliquée et chère à produire pour qu’elle soit validée.

À l’avenir, pourquoi pas utiliser l’impression 3D pour la production de masse, mais l’état de la technologie, pour nous, ne nous convient pas aujourd’hui. D’une part, ce procédé est encore trop lent par rapport à nos besoins et, surtout, les pièces créées sont encore trop fragiles et manquent de précision. Cela convient donc pour des prototypes mais pas pour une fabrication en série. En plus, l’impression 3D utilise majoritairement du plastique, et nous en revenons donc au problème précédent. Mais une fois de plus, pourquoi pas ! Nous continuons à regarder les évolutions de la technologie et si un jour elle correspond à nos attentes et nos besoins, nous pourrions l’adopter en masse.

Chez Sigma, nous préférons mettre l’accent sur les candidats très passionnés et motivés même s’ils n’ont pas suivi un cursus d’ingénieur.

Comment devient-on ingénieur chez Sigma ?

Le recrutement des ingénieurs se fait après le lycée ou l’université. C’est un processus très classique pour les entreprises japonaises. À l’Université, les étudiants en quatrième année doivent postuler dans les entreprises qui les intéressent. Ils passent alors un entretien et, en fonction de ce qu’il en ressort, nous les engageons (ou non) une fois qu’ils ont leur diplôme. Ensuite, une fois dans l’entreprise, nous leur apprenons tout depuis le début, quelle que soit leur spécialité. Toutefois, nous préférons mettre l’accent sur les candidats très passionnés et motivés même s’ils n’ont pas suivi un cursus d’ingénieur. Par exemple, si il ou elle a un diplôme de biophysique ou de bio-ingénierie, nous n’hésitons pas à le, ou la, recruter à un poste d’ingénieur mécanique. Cela est déjà arrivé.

Pourquoi, du coup, prenez-vous la peine de tout leur réapprendre depuis le début, même s’ils ont un diplôme d’opticien ? Les lois de la physique chez Sigma sont-elles différentes ? Ou alors est-ce une question de philosophie d’entreprise ?

En fait, cette manière de faire est vraiment typique des entreprises japonaises. Dans les entreprises américaines, au contraire, le but va être d’embaucher des travailleurs ayant de l’expérience, ayant fait leurs preuves, ou les nouveaux diplômés sortant des meilleures écoles avec les meilleures notes, théoriquement prêts à immédiatement prendre du service. Mais au Japon, lorsque nous recrutons des juniors, nous préférons prendre le temps de leur expliquer tous les aspects de leur travail, toutes les spécificités de l’entreprise, afin qu’ils construisent leur expertise sur ces bases solides.

En fait, le système japonais se rapproche beaucoup du système allemand, où l’apprentissage en entreprise a la part belle et peut démarrer très tôt, souvent longtemps avant l’âge d’entrer à l’université, alors qu’en France les étudiants doivent déjà tout savoir en sortant de l’école et qu’une grande importance est apportée aux diplômes ?

Oui, c’es tout à fait cela. Le parallèle est le bon. Histoire de philosophies, je suppose…

Sigma est une entreprise ayant été fondée par votre père, et, après avoir évolué à différents postes, vous avez fini par en reprendre les rênes. Du coup, c’est typiquement ce que l’on appelle une entreprise familiale. Et justement, à part vous, existe-t-il dans l’entreprise d’autres « dynasties » d’employés, dont les parents travaillaient déjà chez Sigma ?

Oui, quelques uns, mais surtout dans l’usine d’Aizu. Nous avons certains employés de la « deuxième génération » et certains en sont même déjà à la troisième génération ! Certaines de nos plus jeunes recrues ont des grands-parents qui travaillaient déjà chez Sigma, il y a très longtemps.

Dans le cas des ingénieurs, c’est beaucoup plus rare à cause du processus de recrutement que nous avons évoqué. Comme la sélection est malgré tout très exigeante et que nous recrutons les meilleurs après leur entretien initial, être le « fils de » ou la « fille de » ne suffit pas : le talent et les compétences ne se transmettent pas forcément par l’hérédité. Bon, des fois, lorsque des ingénieurs déjà en place nous disent que leur fils ou leur fille a postulé, nous leur apportons une attention particulière, mais s’ils ne sont pas au niveau, cela s’arrête là.

En fait, si vous voulez travailler chez Sigma mais pas en tant qu’ouvrier et que vos parents travaillent déjà chez nous, il vaut mieux que ce soit à des postes administratifs au siège.

Il faudrait changer la société japonaise et plus inciter les femmes à suivre un cursus scientifique.

Je ne sais pas si c’est volontaire mais, lorsque vous parliez de nouvelles recrues, vous avez toujours précisé « il ou elle ». Et c’est tout à votre honneur. Est-ce que vous accordez une importance particulière à la parité chez Sigma, et existe-t-il une politique de non discrimination sexuelle dans l’entreprise ?

Pour être honnête ? Pas spécifiquement. Nous essayons néanmoins d’engager le plus de femmes possible dans notre équipe d’ingénieurs (qui représentent 80 % des employés du siège) mais, le problème, c’est que nous recrutons de préférence des étudiants ayant suivi un cursus scientifique et la majorité de ces étudiants sont des hommes. Du coup, mécaniquement, la majorité des candidats sont donc des hommes. Bien sûr, pour un niveau donné, si nous avions plus de candidates, nous les recruterions volontiers mais pour cela, en amont, il faudrait changer la société japonaise et plus inciter les femmes à suivre un cursus scientifique. Mais là, c’est un challenge un peu trop élevé pour nous, Sigma, en tant que simple entreprise.

Je crois que cette situation est à peu près la même dans les autres pays, en tous cas pour la science, et je le regrette. Toutefois, au Japon, la situation des femmes a quand même bien évolué. Traditionnellement, lorsqu’une femme se mariait, elle quittait sont travail pour ne plus s’occuper que du foyer. Mais cela appartient au passé. Aujourd’hui, c’est très différent. Chez Sigma, les femmes, qu’elles se marient ou tombent enceintes, ne quittent pas l’entreprise. Elles ont bien sûr droit à leurs congés maternités, mais ne restent pas au foyer et reviennent travailler après. En 20 ans, ça a quand-même bien évolué. Heureusement.

Notre turn-over est très, très faible, même par rapport aux autres entreprises japonaises : moins de 1 %.

Quand je travaillais chez Leica, j’avais eu l’occasion de passer du temps avec les ouvriers et avais été très surpris que l’ancienneté moyenne tourne autour de 15 ans, malgré certains apprentis forcément très jeunes. J’avais même rencontré des ouvriers et ouvrières présents depuis plus de 30 ans ! Comme, fondamentalement, Leica et Sigma semblent assez proches, qu’en est-il chez vous ? Y a-t-il un fort turn-over parmi vos employés, notamment ceux à l’usine ?

C’est tout à fait la même chose chez Sigma. J’ai l’impression que certains employés ont toujours été là et seront toujours là après moi ! D’une manière générale, c’est assez typique, là encore, des entreprises japonaises. Les employés font en sorte de rester le plus longtemps possible si l’entreprise est bonne et leur convient. Si ce n’est pas le cas, bien sûr, ils essaient de changer, mais ce n’est pas la tendance majoritaire. Mais tout cela est d’autant plus vrai chez Sigma.

Notre turn-over est très, très faible, même par rapport aux autres entreprises japonaises : moins de 1 %. Par exemple, à notre siège d’Aizu, il y a environ 200 employés, dont la plupart sont des ingénieurs. Sur une année, nous n’avons en moyenne que 2 départs, maximum 3. À l’usine, sur 1400 employés, nous n’avons qu’une dizaine de départs par an, au maximum. Mais, en règle générale, c’est soit parce que le ou la conjointe a trouvé du travail ailleurs et que la famille doit déménager pour suivre, soit parce qu’une employée tombe enceinte. Et elle revient de toutes manières après. Bon, bien sûr, nous faisons aussi appel à des CDD, mais du coup comme leur départ est programmé dès la signature du contrat, cela ne compte pas vraiment comme du turn-over.

Voilà pour nos 1600 employés japonais. Il faut y ajouter notre centaine d’employés hors Japon, répartis dans les diverses filiales. D’ailleurs, avec une trentaine d’employés, notre filiale chinoise, basée à Shanghai, est devenue la plus grosse. Il faut aussi Hong-Kong, l’Allemagne, la France, l’Amérique et les autres, mais je n’ai pas les chiffres en tête.

 

Pour continuer la lecture :
Cette interview est donc découpée en trois parties, disponibles aux adresses suivantes. Si au moment de lire ces mots les articles concernés ne sont pas encore en ligne, je vous précise, entre parenthèse, les dates de publications respectives prévues :
1. Entretien avec Kazuto Yamaki, le PDG le plus classe du monde (déjà en ligne)
2. Sigma, un opticien qui fait aussi des capteurs (déjà en ligne)
3. La Chine et le futur de la photographie (déjà en ligne)

1 commentaire sur “Entretien avec Kazuto Yamaki, le PDG le plus classe du monde (1/3)”

  1. Super article ! J’ai beaucoup d’estime pour Sigma, même si je râle aussi beaucoup sur certains défauts ou spécificités récurrentes de cette honorable marque (autofocus à la fiabilité aléatoire, rendu un peu « dur », construction bien pour de l’urbain mais moins adapté à l’extérieur en conditions délicates). Sigma fait partie des acteurs qui ont le plus tiré le monde du matos photo vers l’avant ces dernières années et c’est vraiment une chose très saine.
    Merci à eux (et à toi pour l’interview).

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