BlackFriday

Black Friday et marché gris : fausses promotions et véritable distorsion de la concurrence

Cette semaine, c’est « Cyber Week », version XXL du « Black Friday », période durant laquelle les promotions ruisselleront à gogo. C’est ponctuel et légal. Mais toute l’année, vous avez le marché gris, dont les fausses promotions frisent avec l’illégalité. 

 

Bien que chacun ait sa propre notion des prix selon ses ressources financières, nous nous accorderons néanmoins pour dire que la high-tech en général, et la photographie en particulier, est un loisir/passion/métier qui coûte cher à pratiquer. En tous cas, beaucoup plus que d’aller acheter un kilogramme de chocolatines à la boulangerie du coin. Il est donc tout à fait naturel, avant de casser sa tirelire, de vouloir optimiser son achat en partant en quête du meilleur prix. Cela fait partie du jeu. Et c’est pour cela que beaucoup d’entre nous attendent fébrilement les périodes de soldes hivernales et estivales, complétées par des évènements promotionnels de plus en plus fréquents (Cyber Week, Amazon Prime Days, French Days, etc.), ce jusqu’à l’overdose (si je puis me permettre). Mais tout cela, encore une fois, fait partie du jeu. Néanmoins, comme pour tout jeu, il y a ceux qui jouent avec les règles, il y a ceux qui invoquent l’esprit des règles, et il y a ceux qui jouent à la lisière des règles. C’est là que j’ai envie de vous parler, rapidement, du marché gris. Mais qu’est-ce que c’est quoi dis-donc le marché gris ?

 

 

Dans l’idée, qu’est-ce que le marché gris ?

Est-ce que ça se mange ? A priori, non. Dans l’idée, il est très facile de définir le marché gris : c’est le marché entre le marché blanc et le marché noir. Easy ! Par « marché blanc », il est entendu « marché légal », officiel, s’appuyant sur un circuit de distributeurs payant toutes leurs taxes locales, en France (pour ce qui me concerne). Par « marché noir », c’est le marché pas gentil, avec des produits pas vraiment légaux (voire pas du tout) distribués dans des circuits « parallèles », dirons nous. Le marché gris se situe entre les deux : en eux-même, les produits disponibles n’ont rien d’illégal mais c’est plutôt leur mode de distribution qui joue avec les limites de la légalité. En fait, c’est encore plus sournois que cela : le marché gris emprunte des canaux des distributions tout ce qu’il y a de plus légal mais, à un moment donné, profite d’un flou juridique pour échapper à de nombreuses taxes, dont les taxes douanières et la TVA.

 

 

Dans les faits, qu’est-ce que le marché gris ?

Lorsque vous achetez un bien de consommation en France, quel qu’il soit, ce bien est soumis à la TVA, qui est toujours de 20 % en ce qui concerne les produits photographiques. Ça c’est la théorie. Mais il existe une frange de produits qui échappent à cette TVA. Par quel tour de passe-passe, parce qu’il s’agit bel et bien d’un tour de passe-passe ?

Les produits vendus via le marché gris viennent, ultra-majoritairement, d’Asie du sud-est, pour ne pas dire de Hong-Kong. Ils entrent sur le continent européen via la Grande-Bretagne, où ils deviennent miraculeusement des produits d’origine grande-bretonne, puis sont ensuite distribués dans toute l’Europe. L’astuce, c’est qu’en faisant de la sorte, ces produits échappent aux droits de douane et à la TVA intracommunautaires. Comme il s’agit de produits officiels, sortis des mêmes usines que les autres produits disponibles sur le marché blanc, il ne s’agit pas de contrefaçon. Mais, en échappant aux taxes, ils peuvent être affichés à des tarifs généralement 20 % inférieurs à ceux pratiqués par les boutiques, en ligne ou physique, qui jouent le jeu. Et 20 %, sur des appareils photographiques, des objectifs, des drones, des flashs et des accessoires qui coûtent facilement plusieurs milliers d’euros, cela fait rapidement plusieurs centaines d’euros « d’économie » pour l’acheteur final potentiel : de quoi y réfléchir à deux fois avant de succomber à la tentation !

 

Le marché gris incarne l’absurdité d’un monde dérégulé dans lequel les frontières sont plus perméables aux marchandises qu’aux peuples.

 

Formulé autrement, la comparaison est biaisée par le fait que le marché gris propose des produits HT (hors taxes) quand le marché blanc affiche des produits TTC (toutes taxes comprises). Le problème, c’est que l’acheteur potentiel n’en est pas forcément conscient et, souvent, passe à la caisse en toute bonne foi. Parce qu’après tout, pourquoi attendre les soldes et autres opérations promotionnelles d’envergure telles le Black Friday quand, toute l’année, vous pouvez acheter l’appareil photo de vos rêves à -20 % (quand ce n’est pas moins cher encore) ?

 

Fin septembre 2018, le Canard Enchaîné s’est fendu d’un article sur le marché gris, évènement suffisamment rare pour un titre à grande diffusion (toutes proportions gardées) pour être souligné.

 

 

Quels sont les risques d’acheter sur le marché gris ?

 

C’est là que ça se complique, et que ça commence à faire mal :

  • Si jamais vous êtes contrôlés à l’expédition, les douanes françaises ont légitimement le droit de vous demander de régler les taxes dont ne s’est pas acquitté le vendeur pourtant initialement fautif. C’est rare, mais ça arrive. (Ceci dit, si vous êtes un pro, ça fait toujours un peu tâche de se faire tomber dessus par la douane.)
  • Si jamais vous avez un pépin avec votre produit, la seule garantie valable est celle de Hong-Kong (premier fournisseur du marché gris), qui n’est valable… qu’à Hong-Kong.
  • Un revendeur français est en droit de vous refuser la prise en charge en garantie de votre produit défectueux et, pour cela, il est parfaitement en droit de vous demander une facture.
  • C’est pas la peine de tenter le coup avec une fausse facture : TOUS les constructeurs ont des registres qui permettent de retrouver, avec le numéro de série, à quel marché tel ou tel exemplaire était initialement destiné (et tant pis pour vous s’il s’avère que ce marché, c’était Hong-Kong).
  • Que vous récupériez la TVA en tant que professionnel ou pas (en tant que particulier ou que micro-entrepreneur), il faut toujours se rappeler que la TVA est une taxe utile qui permet de financer les infrastructures territoriales. Là, c’est plus une histoire de morale et de politique, donc je ne développerai pas ici.
  • Bien plus que l’e-commerce, le marché gris précarise encore plus votre revendeur de quartier (pour reprendre l’image d’Epinal).

 

 

Comment repérer un site du marché gris ?

 

Certains sites sont des spécialistes du genre, à commencer par EGlobalCentral.fr, qui est bien basé à Hong-Kong malgré son extension en .fr en son petit macaron tricolore.

D’autres sites sont plus vicieux, et c’est notamment le cas des marketplaces de la Fnac, de PriceMinister/Rakuten et Amazon (même si un peu de ménage a été récemment fait) sur lesquels il faut redoubler de vigilance puisque les marchands pirates se sont glissées au milieu des marchands honnêtes sans que rien ne les distingue à première vue.

D’une manière générale, vous devez sentir qu’il y a un loup lorsqu’un marchand ne précise aucune adresse ni aucun moyen de contact, par téléphone ou par courriel, alors qu’il s’agit d’obligations légales. Lorsqu’un site marchand indique une adresse en Grande-Bretagne, il faut commencer à se méfier. Ça sent encore plus mauvais lorsqu’il est précisé, clairement, que les produits viennent de fournisseurs asiatiques. Souvent, ce n’est pas dit clairement, mais de nombreux indices ne trompent pas.

Chez EGlobalCentral, par exemple, plusieurs éléments mettent la puce à l’oreille : les heures d’ouverture sont indiquées en fonction du fuseau horaire de Hong Kong, le calendrier des jours d’ouverture prend en compte le Nouvel An Chinois (j’ai rien contre, hein, culturellement parlant, mais avouez que c’est suffisamment peu ordinaire pour être remarqué), et, au cas où vous auriez encore des doutes, l’adresse postale est basée à Kowloon… qui est un célèbre district de Hong-Kong.

Pour d’autres revendeurs moins connus, c’est plus compliqué mais, d’une manière générale, lorsqu’il n’y a pas de page « A Propos » ni « Qui sommes-nous ? » ni « Nous contacter » explicitant noir sur blanc des bureaux basés en France/Belgique/Luxembourg/Europe (hors UK), méfiez-vous.

Enfin, notez que si vous utilisez des comparateurs de prix (que ce soient des sites dédiés comme Idealo ou les tableaux de prix intégrés à certains sites non-marchands, par exemple, Les Numériques, Clubbic ou autres), veillez à redoubler de vigilance. Pour l’heure, aucun algorithme n’est capable de trier automatiquement le bon grain de l’ivraie. Quand un lien pointe vers les plateformes de Rakuten/PriceMinister, Darty, Fnac, Amazon ou autres, aucun moyen de savoir quel revendeur se cache derrière à moins d’aller vérifier manuellement. Et pour le coup, après cinq ans chez Les Numériques, je suis bien placé pour affirmer que ce jeu du chat et de la souris est un travail fastidieux, digne de Sisyphe, et qu’en tant que journaliste, on a souvent d’autres choses à faire que le ménage dans les tableau de prix…

 

En passant par le comparateur en ligne Idealo.fr, le prix le plus bas actuellement pratiqué sur le Lumix GH5 est proposé sur le site de Darty, une enseigne française. Mais attention ! Il s’agit du marketplace Darty et, comme précisé, le boîtier est livré depuis la Royaume-Uni : il s’agit donc plus que probablement de marché gris !

 

Le site Photospecialist est néerlandais mais, pour autant, il ne s’agit pas de marché gris. Vous pouvez donc y faire vos emplettes en toute confiance et sérénité.

 

Digixo est une boutique bien française et, actuellement, le Lumix GH5 y est 100 € plus cher que sur le marketplace de Darty. Toutefois, puisque le boîtier acheté provient bien du marché français, il est éligible au programme de cash back de Panasonic France, ce qui ne serait pas le cas du Lumix GH5 acheté sur la marketplace de Darty puisque son numéro de série ne serait pas reconnu comme français.

 

Dans ce quatrième cas, nous atteignons le comble de l’absurde : non seulement le Lumix GH5 est proposé plus cher que chez Photospecialist et Digixo (qui sont du « marché blanc »), mais en plus, il s’agit bel et bien de marché gris car si la Fnac est une enseigne/plateforme française, le vendeur ElectronicCity est lui basé à Hong Kong (et pour une fois, c’est clairement précisé).

 

Ce coup-ci, en passant par le tableau de prix des Numériques, le meilleur tarif se trouve… sur la marketplace de la Fnac. Mais là encore, il s’agit d’une boutique (Fantasy Digital) du marché gris, le boîtier étant expédié depuis le Royaume Uni. Et comme il ne faut pas une semaine à DHL pour traverser la Manche, vous pouvez bien vous douter que, dans ce délais de livraison de 6 à 10 jours indiqué par le vendeur, il est tenu compte de l’acheminement depuis l’Asie.

 

 

Pourquoi cet article sur le marché gris ?

 

Parce qu’en cette période d’avant fêtes de fin d’année, je trouvais intéressant de remettre sur le devant de la scène, même à ma faible échelle, ce problème. Parce que j’ai eu l’occasion de discuter marché gris avec plusieurs professionnels lors du Salon de la Photo, professionnels dont les interviews seront publiées ici dans les jours à venir (lorsque j’aurai fini de les retranscrire). Parce que, d’une manière générale, le problème du marché gris demeure méconnu et, lorsqu’il l’est, et à ma grande surprise, n’est pas forcément considéré comme un problème. Enfin, parce que la situation est en train de changer, notamment grâce à un décret récent rendant « solidaires » les plateformes accueillant des marketplaces des « méfaits » des revendeurs frauduleux y exerçant. J’y reviendrai dans les prochains mois. Dans les prochains mois également, il sera intéressant d’observer dans quelle mesure le Brexit, et le foutoir administratif improbable qui l’entoure, va influer sur le marché gris.

 

 

Mais au fond, le marché gris est-il réellement un problème ?

 

Oui. Et cet avis est aussi celui des acteurs du marché français de la photographie. Mais ma grande surprise vient surtout du fait que cette opinion ne semble pas partagée, c’est ce que j’ai découvert la semaine dernière lorsque, très innocemment,  j’ai porté la conversation sur la page Facebook consacrée à la communauté francophone des utilisateurs de Panasonic Lumix GH4/Lumix GH5 (animée par le toujours très bon Romain Sarret). Entre ceux qui me traitaient de bisounours et ceux qui revendaient leur parfaite liberté d’agir et d’acheter, je suis tombé des nues. Le plus beau des contre-arguments avancés  ayant été, quand-même, que la TVA, nous pouvions bien nous assoir dessus puisque c’était une manière de sanctionner nos élites dirigeantes qui, elles, ne se privaient pas pour détourner nos impôts à leurs avantages. Mouais, mouais… D’une manière générale, et c’est assez drôle de le souligner dans le contexte actuel, les arguments avancés dans l’esprit « un pour tous, tout pour moi » n’étaient pas sans rappeler de manière savoureuse le mouvement des gilets jaunes.

Que chacun soit libre d’acheter comme il le désire, ça, je l’entends bien. Mais c’est une défense usée jusqu’à la corde qui, aujourd’hui, ne veut plus dire grand chose et permet de se cacher derrière le sempiternel paravent du « touche pas à mon portefeuille ». Qu’il soit possible de ne jamais avoir de problème avec un produit acheté sur le marché gris, c’est tout à fait normal : après tout, un produit du marché gris ne devient « du marché gris » qu’en fonction de son circuit de distribution, mais pas lors de sa sortie d’usine. Que l’on préfère acheter en ligne au rabais plutôt que plein tarif à la boutique du coin parce que la boutique du coin n’est pas compétente, pourquoi pas, même si c’est probablement le plus mauvais des arguments. Mais soutenir qu’à l’échelle nationale le marché gris est indolore, là, ça passe un peu plus mal.

Ces interventions sur cette même page Facebook ont également permis de faire remonter un autre marché, disons, gris clair : les importations directes sur des plateformes comme Aliexpress. Dans l’absolu, il faudrait, à chaque fois, se mettre en conformité avec les douanes. Mais qui le fait réellement ? Au-delà de l’aspect fiscal, acheter sur Aliexpress (ou des plateformes équivalentes) procède d’une démarche différente. Dans ce dernier cas, vous êtes parfaitement conscients d’acheter à l’étranger, et personne ne cherche à tromper personne. Alors que dans le cas du marché gris, il y a clairement tromperie de la part du (re)vendeur, ou au moins mensonge par omission. Le débat demeure néanmoins ouvert. Et en attendant les prochains rebondissements, je vous laisser avec le groupe Placebo, qui a brexité depuis longtemps, et chantait dans son album « Black Market Music » sorti en octobre 2000 que :

 

« If you deny this
Then it’s your fault »

 

5 commentaires sur “Black Friday et marché gris : fausses promotions et véritable distorsion de la concurrence”

  1. Bonjour,
    je voudrais acheter un zoom Tamron, trouvé sur le Amazon.
    J’ai bien lu votre article et je vous en remercie, mais en ce qui concerne cet Objectif sur le site Amazon, je ne trouve pas d’où il vient » https://www.amazon.fr/Tamron-Objectif-16-300mm-3-5-6-3-MACRO/dp/B00JM15OD6/ref=lp_15788750031_1_11?m=A1X6FK5RDHNB96&s=electronics&ie=UTF8&qid=1542714101&sr=1-11&fbclid=IwAR0n681hcGBmd1j2jMRPnFlosQAxbo3omAwx80RInta_HdsP7LnIVYA-X14  » pourriez vous m’en dire un peu plus.
    Avec mes remerciements
    Katy

  2. Si on veut payer moins cher ET être écolo, les occasions sont un plan nettement plus pertinent.

    Si on veut le plaisir du neuf, il y a un prix derrière. Bref je ne cautionne pas du tout le MG non plus. Je dis souvent à ceux qui hésite à y recourir : « es-tu prêt à risquer en cas de soucis de garantie sur un produit à 3000€ un A/R à HK ? Plutôt qu’une prise en charge direct dans la boutique Canikonytax à côté de chez toi qui change en interne en 3 jours ? ».

  3. Pourquoi de grandes enseignes françaises hébergent-elles des acteurs du marché gris (Fnac pour ne pas la citer) ? Est-ce que le ménage ne commencerait pas là ? Franchement, en tant que consommateur c’est de toute bonne foi que l’on choisit au meilleur prix (comme nous y incite le gouvernement en nous disant de faire jouer la concurrence afin de préserver notre pouvoir d’achat).

    De même pour les opérations de cash-back, il est précisé qu’un achat en ligne en bénéficie… aucune restriction n’est indiquée. Si les sites sont connus, pourquoi ne pas en indiquer l’exclusion en nous renvoyant à une liste ?

    Il est temps d’organiser le marché. Car c’est un peu facile de faire porter la faute sur le consommateur… qui, en plus, par précaution lors de son payement en ligne va vers les grandes enseignes sécurisées (pas de risques inutiles). Il ne souhaite pas s’aventurer dans l’illégalité et surtout avoir tous les recours possibles en bénéficiant du droit français en cas de problème.

    1. Loin de moi l’idée de culpabiliser le consommateur qui, bien au contraire, est la dindon de la farce (ou la dinde de Thanksgiving, pour coller à l’actualité).

      En ce qui concerne une liste des boutiques du marché, il ne me semble pas qu’il en existe (mais je peux me tromper). Il s’agit néanmoins d’une super suggestion et, à mes heures perdues, je vais essayer de me pencher sur la question pour en faire une page fixe. (Connaissant le baobab que j’ai dans la main, cela peut prendre un peu de temps, mais l’espoir fait vivre, paraît-il.)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *