Huawei Nano Memory

Huawei « Nano Memory » : comment ça la microSD est dépassée ?

Avec le Mate 20, Huawei a introduit un nouveau format de carte mémoire censé remplacer la microSD : la Nano Memory. Mais c’est quoi ce nième format propriétaire ? Qu’apporte-t-il ? Est-il voué à l’échec ?

 

Crédit : « GSM Arena »

 

Les constructeurs high-tech, c’est comme les enfants : il suffit d’avoir le dos tourné pour qu’ils se mettent à faire n’importe quoi. Des fois, c’est bien. Des fois, c’est moins bien. Mais souvent, c’est l’occasion de réouvrir le débat sur le sens de la vie, de l’univers, du reste, et surtout des innovations. C’est donc à Londres que, lors de la présentation de ses nouveaux porte-étendards, les Mate 20 et Mate 20 Pro, Huawei a décidé de se lancer dans une nouvelle aventure trépidante : tenter d’introduire un nouveau format de carte mémoire. Dont on ne sait pas grand chose, en fait, sinon que cette Nano Memory (NM pour les intimes) utiliserait des cartes physiquement 45 % plus petites que les traditionnelles micro SD, que le constructeur chinois n’hésite pas à qualifier de « vieillissantes ».

Cette annonce en a laissé plus d’un sceptique, et pas des moindres (Clubic, Frandroid, The Verge, Android Authority pour n’évoquer qu’eux) et, lorsque j’ai commencé à écrire cet article (le 18 octobre), les informations relatives à ce que Huawei aimerait beaucoup transformer en nouveau standard industriel étaient plutôt maigres. Heureusement, ma procrastination a eu du bon puisque, hier (le 22 octobre), GSM Arena a publié une interview de Richard Yu, CEO de Huawei, qui nous permet d’en savoir un peu plus. Pas beaucoup plus, mais quand-même un peu plus. Ce qui va probablement nous aider à avancer dans la réflexion.

 

 

Concrètement, c’est quoi cette eMMC autour de laquelle est architecturée la Nano Memory de Huawei ?

 

 

Vous n’avez jamais entendu parler d’eMMC ? Rassurez-vous, nous sommes au moins deux. Toutefois, si vous êtes suffisamment vieux (disons, genre, plus de huit ans), vous devez probablement vous souvenir des cartes mémoire dites MMC, acronyme de « MultiMedia Card » (pour une fois qu’un acronyme fait dans la simplicité !). Ce standard a été introduit en 1997 par Sandisk et Siemens et, comme son nom l’indique, permettait de faire des cartes mémoires relativement compactes (en fait, quasiment de la taille des cartes SD) et amovibles, à glisser partout : PDA (les ancêtres des smartphones, si vous êtes décidément trop jeunes), appareils photo numériques, camescopes, baladeurs audio, etc. Il faut se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps encore, c’était une sacrée jungle parmi les standards mémoire utilisés dans nos appareils photos. Déjà qu’aujourd’hui, on s’en sort moyen avec les SD, microSD, Compact Flash, CFast et XQD (et c’est un bon prétexte pour ressortir, encore et encore, la proposition de Franck de buter les cartes CF), mais hier, il fallait en plus compter sur des formats plus ou moins propriétaires, comme la Memory Stick de Sony, les XD chez Olympus, les SM (SmartMedia) encore chez Olympus et (Fujifilm) et, donc, les MMC.

Si MMC désigne avant tout un standard électronique, avec tous les protocoles de qui vont avec, il a existé plusieurs formats physiques de cartes MMC : la MMC « classique » – 24 mm × 18 mm × 1.4 mm, facile à confondre avec une carte SD –, la DV-MMC, la MMCplus/MMC Mobile et enfin la MMCmicro dont les 14 mm × 12 mm × 1.1 mm sont étrangement proches des 15 mm x 11 mm x 1 mm des microSD que nous connaissons bien dans nos action-cams et nos smartphones, par exemple (sauf les iPhone, mais c’est un autre débat). À toutes ces cartes qui ont en commun d’être, par définition, amovibles, il faut ajouter l’eMMC. Ici, le « e » ne signifie pas « electronic« , ni « extrem« , ni « endives« , mais « embedded » car il s’agit ce coup-ci de puces destinées à être directement soudées sur le circuit électronique des smartphones et laptops, surtout d’entrée de gamme, par exemple, dans lesquels ils servent de stockage primaire bootable. Cette eMMC a l’avantage d’être moins onéreuse que les puces NAND utilisées dans les disques SSD/NVMe (si vous ne savez pas ce que c’est, ce n’est pas très grave pour la suite, rassurez-vous). Même si vous n’en avez jamais entendu parlé, sachez que tous les producteurs de puce mémoire « classique » produisent aussi de l’eMMC car son faible coût et sa robustesse la rendent intéressantes dans des applications pas trop exigeantes en termes de vitesse de transfert et où le surcoût du NAND classique n’aurait pas d’intérêt. C’est pour ça que vous trouvez, et trouverez de plus en plus, de l’eMMC dans les produits connectés (les fameux IoT, ou « Internet of Things« ) ainsi que dans l’automobile. Si vous avez donc bien suivi, Huawei, avec sa Nano Memory, propose donc de rendre amovibles des puces qui sont intéressantes parce qu’elles ne le sont pas…

 

Crédit : « GSM Arena »

 

 

Du coup, il doit bien y avoir un avantage à l’eMMC par rapport aux microSD ?

 

 

C’est là que ça devient marrant. Si la MMC a été massivement abandonnée au profit de la SD il y a une petite décennie, c’est parce qu’elle était moins rapide en écriture et en lecture. À une époque où la guerre des mégapixels faisait rage, où la vidéo Full HD s’apprêtait à entrer massivement dans les chaumières, ces deux points étaient donc cruciaux. Mais il y a une autre raison, moins connue : pour les Majors de l’industrie musicale, les cartes MMC étaient des cartes de hippies dans le sens où il était, à leur goût, bien trop simple de copier et partager des fichiers musicaux par leur truchement. Et comme il est bien connu que le partage c’est du piratage, et que le piratage ça empêche les artistes de manger des pâtes et les Majors du caviar, bah, forcément, il fallait agir. C’est pourquoi, dans un premier temps, Toshiba est venu à leur rescousse en modifiant une carte MMC afin qu’elle puisse prendre en charge les DRM, les grands méchants DRM (Digital Right Management), et a baptisé sa création « Secure Digital« . Ce qui donnera, en le contractant, SD. En 1999, deux ans après la création da la MMC, Panasonic, qui s’appelait encore Matsushita, et Sandisk, pourtant à l’origine de la MMC, se sont joints à Toshiba pour développer les premières « vraies » cartes SD. Cet historique explique donc pourquoi, physiquement, les cartes sont si proches et aussi pourquoi certains lecteurs SD sont capables de lire de la MMC, mais pas l’inverse.

Depuis, l’écart s’est creusé, au profit de la carte SD. Celle-ci a droit à sa propre association chargée d’en établir les spécifications (la SD Association) quand, depuis 2008, après 11 ans de bons et loyaux services, le MMCA Group a passé le relais au JEDEC (Joint Electronic Device Engineering Council). Alors que la SD Association ne s’occupe que du standard SD, le JEDEC se préoccupe de tout ce qui est relatif à la mémoire à part alzheimer : SDRAM, LPDDR, SSD, UFS et, donc, eMMC. Et comme rien n’est gratuit en ce bas monde, pour utiliser les normes dictées par la SD Association ou le JDEC, il faut en être membre et payer une licence, même si les deux organismes parlent de « standard ouvert que tout le monde peu utiliser », en gros. Pour devenir membre de la SD Association, il vous en coûtera environ 2000 US$ par an quand, pour être membre du JEDEC, ce sera le double… sauf que vous aurez accès à plein de trucs en plus que l’eMMC. M’enfin, vous me direz, 2000 $US, à l’échelle de multinationales dont les chiffres d’affaire se comptent en millénaires de SMIC, ça reste une goutte d’eau dans l’océan.

À partir de ce qui précède, il faut noter deux choses. La première est que, lorsque Richard Yu (CEO de Huawei) précise à GSM Arena au sujet de sa Nano Memory que, en substance, Huawei dispose des brevets qui restent ouverts aux éventuels partenaires industriels qui seraient intéressés, il y a de quoi rire. En effet, c’est un peu rajouter des brevets sur une interface physique pour un truc que tout le monde utilise déjà, ou presque. Mais c’est un peu ce qu’il y a de magique avec le brevets : on peut tout breveter, même une fourchette pour manger de la soupe, assurer que c’est open bar (enfin, open soup) pour pour appâter les 500 premiers arrivés, et faire payer les suivants… Et, puis, sans vouloir me montrer taquin, venant d’un Huawei qui n’a pas toujours été regardant sur le respect des brevets autres et est tout sauf une entreprise philanthropique…

Le second point à noter est que l’ultra-spécialisation de la SD Association est aussi ce qui fait sa force par rapport au JEDEC. Si cette dernière a plusieurs chats à fouetter, la SD Association peut se concentrer et avancer sur un seul dossier. Et cela se ressent de la fréquence des mises à jour des standards. Le dernier relatif à l’eMMC date de février 2015 (JESD84-B51), il s’agit du protocole 5.1 (la Nano Memory utilise le protocole 4.5) alors que la dernière évolution du standard SD remonte à plus tard que juin 2018, où a été introduit le SD Express. Celui-ci, rétrocompatible avec les précédents standards SD (ce qui a toujours été le cas et l’une des force de format), prévoit la possibilité de créer des cartes d’une capacité allant jusqu’à 128 To (les actuelles SDXC sont « limitées » à 2 To) qui, en utilisant une interface PCIe, peuvent débiter jusqu’à 985 MB/s (à ce niveau là, on peut parler de GB/s). Donc, même si Huawei a déposé des brevets pour palier au retard du JEDEC sur l’évolution du standard eMMC, c’est quand-même une sacrée entourloupe marketing de la part du constructeur chinois de vanter les débits d’écriture de 90 Mo/s de sa Nano Memory quand, actuellement, il existe déjà, et depuis un petit moment, des cartes microSD dépassant les 200 Mo/s. Il suffit pour cela de prendre des cartes UHS-II…

 

 

Nous nous retrouvons alors dans la situation plutôt cocasse ou un constructeur, seul, décide de réinventer la roue en utilisant des puces mémoire moins chères que les autres pour au final produire des cartes mémoires plus chères à capacité équivalentes, et pas forcément plus rapides, pour n’être utilisable que dans une poignée de ses seuls smartphones (pour l’instant). J’aimerais également attirer votre attention sur un point de discours marketing : la vitesse d’écriture. Oui, je l’ai déjà évoqué mais, un peu comme la définition sur un capteur, les vitesses d’écriture/lecture d’une carte mémoire en Mo/s ne suffisent pas à juger de sa pertinence. Il faut également pour cela prendre en compte les IOPS (Input/Output operations per second). Et ceci est d’autant plus important pour un support de stockage mobile destiné à être utilisé sur des smartphones. La SD Association l’a bien compris en introduisant, en 2016, un label spécifique, baptisé A1, qui a évolué en A2 en 2017, et qui s’intéresse particulièrement aux IOPS (1500 IOPS sur les cartes A1, 4000 IOPS pour les cartes A2). L’idée derrière cela est que, pour lancer une application stockée sur une carte mémoire externe, les IOPS sont plus importants que la vitesse de lecture brute. Or, pour le moment, Huawei ne dit rien de cela concernant sa Nano Memory.

 

 

 

Mais au final, qu’est-ce que la Nano Memory va apporter en plus et changer pour le consommateur ?

 

En vrai ? Pas grand chose, voire rien du tout. Tout ceci est un débat très geeko-geekesque et la personne qui va acheter un Huawei Mate 20/Mate 20 Pro va tout simplement acheter la carte mémoire qui va dedans, l’insérer, et puis l’oublier. Car, dans un smartphone, contrairement à un appareil photo ou une action-cam utilisant de la microSD, on a moins tendance à passer par un lecteur de carte externe et donc à enlever et remettre la carte dans son emplacement. Du coup, le fait qu’elle soit toute petite et potentiellement plus facile à égarer, cela ne change pas grand chose. Par exemple, dans mon cas, j’utilise dans mon Samsung Galaxy S9+ une Sandisk microSD UHS-I A1 de 400 Go et, même en photographiant comme un pied à tour de bras et en oubliant de désactiver la vidéo en UHD 60p, il me reste, après 6 mois d’utilisation, plus de 330 Go d’espace libre. Et l’opération d’enlever et remettre la carte est bien trop relou pour que je procède autrement que via le câble USB.

En termes d’utilisation pure, si l’on met de côté la question des IOPS encore en suspens, utiliser de la Nano Memory ou de la microSD ne change pas grand chose, d’autant plus qu’aujourd’hui les prix ont suffisamment chuté et les capacités sont suffisamment élevées pour que tous nos appareils électroniques nomades disposent chacun de carte attitrée. Et si vous avez quand-même envie d’utiliser une Nano Memory avec un lecteur de carte (qui, me semble-t-il, n’existe pas encore, mais c’est une question de jour), il serait fort logique d’affirmer que la compatibilité ascendante historique de la MMC vers la SD sera maintenue, donc, a priori, un simple adaptateur physique Nano Memory vers microSD devrait suffire.

Du coup, quel est l’intérêt pratique de la Nano Memory si ce n’est sa petite taille ? Tout comme lors du passage de la micro SIM vers la nano SIM, l’intérêt est surtout du côté de l’industriel, qui peut, dans son smartphone, grignoter un peu de place pour mettre d’autres trucs. Quels autres trucs, je ne sais pas, mais vous pouvez toujours compter sur les constructeurs de smartphone pour ajouter des modules plus ou moins utiles dédiées à de nouvelles fonctions plus ou moins utiles et indispensables à notre quotidien.

Dans tous les cas, dans cette affaire, c’est Huawei qui y gagne. Et l’introduction de la Nano Memory est d’autant plus stratégique pour le géant chinois lorsque l’on met cela en perspective avec son hyperactivité dans les infrastructures réseau et le déploiement de la 5G, si utile à la nouvelle génération d’objets connectés dont vous ne saurez plus vous passer (mais vous l’ignorez encore), objets connectés qui utilisent, pour rappel, de l’eMMC. De là à en déduire qu’au fond, Huawei veut nous refourguer de la Nano Memory parce qu’ils ont eu un super tarif de gros sur l’eMMC, il n’y a qu’un pas que je vous laisse franchir.

Enfin, Huawei sera-t-il, effectivement, suivi par d’autres géants du smartphone dans la voie de la Nano Memory ? Là, j’ai comme un gros doute. Mais on n’est jamais à l’abri d’une bizarrerie industrielle. Mais, à vue de nez, la Nano Memory a bien des chances de suivre la même voie que la Memory Stick de Sony (qui existait aussi en format micro), qui entretient une sacro sainte rétrocompatibilité aujourd’hui inutile voire handicapante : si vous vous demandiez pourquoi, sur les derniers Alpha 7 et Alpha 9 à double emplacement mémoire un seul était UHS-II, vous avez votre réponse. Ce serait donc une forme de gag que Huawei ne parvienne pas à faire progresser assez rapidement le « standard Nano Memory » par rapport au standard SD (actuellement dans sa version 7.0) et décide, finalement, de rebrousser chemin. Ce ne serait pas la première fois.

1 commentaire sur “Huawei « Nano Memory » : comment ça la microSD est dépassée ?”

  1. TL;DR : « ouin ouin la microSD est un secteur ouvert et beaucoup trop concurrentiel pour se taper 350% de marge, vite, ouvrons un nouveau secteur de carte mémoire exclusif sur lequel on va pouvoir se gaver ET faire payer des licences ultra chères à ceux qui veulent en faire partie »

    business as usual… quand les gens cherchent à buter un standard, c’est soit parce qu’il est dépassé techniquement (coucou la CF ancienne version) soit qu’ils veulent revenir à un marché naissant pas trop concurrentiel et sans prix super bas ; dans le cas Huawei, je penche pour le second cas

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