Nikon : I am back

Nikon : le retour du réveil de la Force contre-attaque

En 2017, Nikon célèbre ses 100 ans. Et pourtant, ce n’était pas gagné car voilà quelques mois encore beaucoup s’attendaient à assister au passage de vie à trépas de cette vénérable maison. Mais c’était sans compter son sursaut de fierté.

Début septembre, j’ai eu la chance d’être l’un des tous premiers journalistes français à tester le dernier reflex pro du constructeur et, je le confesse volontiers sans avoir besoin de me forcer : le Nikon D850, c’est de la balle (mangez-en) ! Et moi qui ne suis pas forcément un fervent nikoniste (ce serait même plutôt un euphémisme), il me faut bien reconnaître que pour cette année de ses 100 ans la marque jaune nous gratifie coup sur coup de deux excellents reflex (puisque le D7500 est sorti quelques mois avant)… De quoi faire oublier le fiasco des compacts experts DL.  Le Nikon D850 constitue une très belle réussite technique qui, je n’en doute pas, sera transformée en succès commercial. Ce qui me mène à la petite réflexion suivante.

Que vous suiviez l’actualité photographique ou non – mais a priori, si vous êtes là, c’est que vous faites plutôt partie de la première catégorie… ou alors quelqu’un vous force à lire ces lignes (désolé)… ou alors vous êtes arrivés ici par hasard (coucou !)… enfin, bref, je disais quoi déjà ? – que vous suiviez l’actualité photographique ou non, que vous pratiquiez la photographie ou non – mais a priori d’après les divers sondages c’est plutôt oui, car photographier avec un smartphone, c’est photographier tout court –, le nom de Nikon ne doit pas vous être inconnu. J’en tiens pour preuve que la majorité des courriers lecteurs que je reçois sur Les Numériques ou lorsque je discute avec quelqu’un qui n’y pipe mot à la photographie, les deux seuls noms systématiquement cités sont Canon et Nikon. Et pourtant, ces dernières années, tout n’a pas été franchement rose avec la marque jaune.

Pourquoi Nikon aurait pu mourir

Le marché de la photo est une jungle impitoyable. L’industrie est impitoyable. Les clients sont impitoyables. Les clients de longue date sont super-impitoyables. Les clients de longue date passionnés sont archi-impitoyables. Et surtout, l’arrivée des smartphones a déclenché une zizanie et instauré une concurrence qui a impitoyablement éjecté tous ceux qui prenaient le sujet un peu trop à la légère, ou pas par le bon bout (parlez-en à Samsung, ils en savent quelque chose). Pourtant, que ce soit en photographie ou ailleurs, les entreprises naissent, vivent et certaines meurent avant d’autres. Adieu petits appareils photo partis trop tôt. Là encore, parlez-en à Kodak ancienne formule…

Nikon, pendant presque neuf décennies, a semblé assez insensible aux marées et aléas du marché – si l’on exclue la Seconde Guerre Mondiale –, guidant sa barque, ou plutôt son supertanker, droit devant, sûr de son fait parce que quand tu t’appelles Nikon, tu n’as besoin de personne en Harley Davidson. Sauf que la photographie numérique est exigeante, tant du point de vue de la technologie que de celui de la nouveauté. Si avant 2010, en fait avant l’arrivée des hybrides et tant que les compacts se vendaient comme des chocolatines, Nikon surfait sur le raz de marée et la manne des compacts d’entrée de gamme – ce que Monsieur Goupil, mon professeur de marketing en école photo, appelait la « vague des primo-accédants » –, forte d’une croissance annuelle de près de 30 %, la crise économique de 2008 a fait des ravages. Du moins à en croire les bilans trimestriels et annuels de Nikon depuis le début de la décennie 2010, que l’on peut résumer ainsi :

C’est pas nous, c’est pas notre faute, on n’a rien fait, c’est la faute aux autres qui ne voient pas que nos produits sont super et comme ils sont supers on va continuer à faire les mêmes, les gens finiront bien par se rendre compte qu’ils se trompent avec les smartphones et les hybrides et reviendront d’eux-même dans le droit chemin !

En gros, c’est ça. Et vous pouvez me remercier de vous avoir épargné la lecture de centaines de pages pleines de fausses excuses. Syndrome Calimero quand tu nous tiens. Le plus représentatif de l’état d’esprit Nikon Corp – la maison mère au Japon, par opposition à Nikon France – est peut-être cette confidence d’un responsable de, justement, Nikon France, qui regrettait l’immobilisme du calendrier de la sortie des produits : pour une année n, les produits de n+2 sont déjà prévus depuis n-1, et ceux suggérés pour n+1 pour ajuster le tir de n n’arriveront donc sur le marché qu’à n+3. Pour ceux qui n’y pipent rien en n, cela signifie que les produits sortant une année donnée, disons, 2012, sont planifiés et quasiment finalisés depuis 2010, et que si les ventes sont mauvaises en 2012, le processus industriel de Nikon fait que le tir ne sera corrigé qu’en 2015. On a connu plus réactif. À titre de comparaison, chez un concurrent que je ne cite pas mais qui fait de très bons compacts experts à capteurs Type 1″, lorsque le RX100 III est sorti le RX100 IV était déjà en cours de développement depuis quelques temps afin de laisser suffisamment de marge aux ingénieurs pour ajuster leur création avant sa sortie 12 à 18 mois plus tard…

Bref, s’il ne faut évidemment pas confondre vitesse et précipitation, Nikon mélangeait « joyeusement » immobilisme et attentisme, n’adoptant une technologie qu’une fois les plâtres essuyés par les petits camarades. Et, lorsque Nikon s’aventurait dans l’inconnu en tentant des propositions disruptives, ou du moins originales – coucou les hybrides 1 –, il  y allait avec le frein à main. Alors, oui, tout nikonniste passant par là (et je les salue) pourra me rétorquer que le haut de gamme s’est toujours montré dynamique et innovant, mais, d’une part, les efforts ne concernaient justement que le haut de gamme et, là encore, à part dans les domaines relatifs au traitement d’image (montées en sensibilité record, excellente gestion des hautes définitions, gestion des couleurs, etc.), ce qui est certes ce que l’on attend en premier lieu d’un constructeur photo, et d’autre part Nikon ne s’est pas vraiment mouillé et accumule des années de retard dans l’ergonomie – certains me rétorqueront qu’un écran tactile n’est pas indispensable, tout comme l’écran orientable, mais y goûter c’est les adopter – ou l’évolution vidéo des appareils photo. Laquelle, faut-il le rappeler, a été lancée par un certain EOS 5D Mk II de Canon alors que le tout premier reflex capable de filmer a été un certain D90… de Nikon. Ah, le D90… Encore une légende que l’on a tendance à oublier. J’en reparlerai dans un article « nostalgie ».

Le 13 février 2017, Nikon a publié un « avis de reconnaissance de pertes extraordinaires » à hauteur de 58 millions de yens.

Je pourrais encore en raconter des tonnes, pour détailler toutes les raisons qui poussaient de nombreux observateurs à envisager une fin imminente à cette grande entreprise qu’est Nikon, évoquer l’absence totale de compacts experts crédibles face à la concurrence – il y a bien eu le Coolpix A mais cette initiative s’est vu couper l’herbe sous le pied très rapidement lors de la sortie du Ricoh GR, meilleur et moins cher, quelques semaines plus tard –, l’entêtement à maintenir les compacts d’entrée de gamme – ce qui est dans l’absolu un bon calcul– sans faire évoluer leur fiche technique ni envisager leur prix à la baisse, mais vous voyez bien le tableau. Et je ne vous parle même pas des hybrides Nikon 1, pour lesquels je m’étais amusé une fois à en chercher les occurrences dans les divers bilans financiers trimestriels et annuels (on a les hobbies qu’on peut) : depuis 2011, six fois. Et puis c’est tout. Pour repartir sur la métaphore maritime, le Titanic coulait mais l’orchestre jouait encore.

Pourquoi Nikon ne devait pas mourir

La mort d’une entreprise peut résulter de nombreux facteurs, qui bien souvent sont les mêmes : mauvaise gestion des finances, mauvaise vision à court et long terme, mauvais management, conjoncture économique défavorable, invasion de la Terre par des extraterrestres, incapacité à s’acclimater aux évolutions du marché voire marché en déclin, voracité d’une poignée d’actionnaires, manque de compétitivité, et je vous laisse le soin d’ajouter à cette liste votre torture médiévale préférée. Nikon cochait beaucoup de ces cases, sauf peut-être celle des actionnaires voraces et de la comptabilité trafiquée (qui a parlé d’Olympus ?). Nikon devait mourir. Pardon : Nikon s’apprêtait à mourir mais Nikon ne pouvait, en aucun cas mourir.

Cette affirmation, je la dois à un pichet de rosé et, surtout, à l’interlocuteur avec lequel je le partageais : un certain Luc Saint-Elie, il paraît qu’il a créé un journal il y a quelques années qui marche plutôt pas mal, Réponse Photo que ça s’appelle. En somme, quelqu’un qui connaît bien son sujet et arpentait déjà le monde de la photographie alors que je pataugeais encore joyeusement dans le rizières thaïlandaises qui m’ont vu naître (#3615MyLife). Bref, quand Luc t’expliques que Nikon ne doit absolument pas mourir, que ce serait catastrophique pour le marché de la photographie, que si cela devait arriver il faudrait sauver le soldat Nikon, tu commences d’abord par essayer de regarder par dessus ses lunette afin de vérifier s’il ne se paye pas ta poire, puis tu te tais, puis tu réfléchis un peu, puis tu approuves, même si ça doit blesser ton ego de réaliser que jusqu’à présent tu avais tort. Puis tu finis ton verre de rosé et tu te ressers. Toute ressemblance avec une situation réelle serait purement fortuite.

Quelle est donc la thèse de monsieur Saint-Elie ? Elle pourrait tenir en deux mots : notoriété spontanée. Mais il faut développer un peu. Comme je l’évoquais dans l’article consacré à l’hybride EOS M100 et en tout début de cet article, les noms de Canon et Nikon sont intimement liés à la photographie. Demandez autour de vous, à vos proches ou à des inconnus, de citer deux marques photographiques : Canon ou Nikon arriveront toujours en tête des réponses, souvent les deux en même temps. Bon, il y aura bien quelques petits originaux pour parler de Leica, mais l’Allemand est plus souvent associé, dans l’esprit du très grand public, à un vague mythe qui accompagne les livres d’Histoire qu’à des produits que l’on peut réellement acheter à la l’épicerie (de luxe) high-tech du coin. En résumé, pour une écrasante majorité de la population (et pas seulement française) :

Photographie = Canon ou Nikon
et
Canon ou Nikon = Photographie

La disparition de l’un ou de l’autre signerait forcément celui du marché de la photographie traditionnelle et la victoire par forfait des méchants smartphones, au moins dans l’esprit du grand public. Et ça, personne ne le veut. Et surtout pas la concurrence ! Parce qu’aussi vrai que les Porsches 911 ne sont pas forcément les meilleures voitures sportives du monde, au moins ont-elles le mérite de servir de mètre étalon. Pareil pour les appareils photographiques Nikon. Et Canon sans Nikon, c’est comme Sherlock sans Moriarty. C’est comme l’Inspecteur Gadget sans Docteur Mad. C’est comme Sangoku sans Vegeta. C’est comme un Japonais sans Kookaï. Il faut sauver le soldat Nikon ! (Bon, en me relisant, l’explication de Luc était un peu plus claire, mais, rappelez-vous, le pichet de rosé, tout ça, tout ça…) Sans oublier que, au-delà des seuls  constructeurs de boîtiers, faut-il également rappeler que les spécialistes de l’optique Sigma et Tamron –ce dernier sous-traitant la production de certains produits Canon et Pentax, sans oublier le plus confidentiel Cosina, du moins en nom propre – sont également japonais et auraient beaucoup à perdre de la disparition des appareils Nikon (quand bien même le marché de l’occasion demeurerait très actif) ?

Pourquoi Nikon ne pouvait pas mourir

Longtemps fantasmé car longtemps pratiqué, le protectionisme national des industries japonaises a souvent été avancé comme le premier des remparts contre la disparition de Nikon. « Impossible, les autres constructeurs photo, essentiellement japonais, ouvriraient forcément une cagnotte Leetchi pour renflouer Nikon ! La solidarité mes frères ! » Et dans le cas où personne n’aurait été intéressé – ce qui est peu probable compte tenu de la richesse que représentent les brevets et actifs industriels de l’entreprise –, l’État japonais aurait bien fini par désigner un volontaire pour reprendre le flambeau, avant que ce trésor national ne soit éparpillé façon puzzle entre la Chine, les États-Unis, l’Europe et, injure suprême, la Corée du Sud.

Voilà la première raison pour justifier de l’impossibilité de la mort de Nikon. Première raison venant à l’esprit, parce que la société japonaise est quelque peu fantasmée et que si ce protectionnisme a pu être vrai par le passé, ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui. Pour vous en convaincre, allez poser la question à Toshiba dont l’activité puce mémoire est, au moment où j’écris ces lignes, disputées simultanément par Apple (USA), Western Digital (USA) – déjà partenaire, enfin, colocataire un peu gênant de Toshiba–, Hynix (Corée du Sud), Foxconn (Chine) – qui avait déjà rachetait une partie de Sharp, autre ancienne gloire industrielle japonaise –, Broadcom (USA), KKR (USA) et Bain Capital (USA). Ça ne fait pas beaucoup de japonais dans le lot, même si Bain Capital a reçu la bénédiction de la banque de développement du Japon. Au passage, je vous conseille cet excellent article de Quartz paru le 26 avril 2017 : « It took Toshiba 70 years to reach its peak— and just a decade to fall into an abyss« .

Du coup, quelle est la véritable raison de l’improbabilité de la mort de Nikon ? Elle est un peu moins connue du grand public, voire pas du tout, et a tendance à être oubliée par de nombreux confrères journalistes – mais pas tous hein, le journalist bashing, c’est pas mon truc, voyons – : Nikon est la propriété de Mitsubishi. Et par Mitsubishi, j’entends le conglomérat Mistubishi – en japonais on dit Keiretsu (系列). Ce Mitsubishi qui possède Mitsubishi Motors Corporation (qui fabrique des voitures), Mitsubishi Electric Corporation (qui fabrique des panneaux photovoltaïques et les systèmes de climatisation, entre autres), Mitsubishi Heavy Industry (qui fabrique des avions de chasse, des satellites, des missiles, des rames de métro, des paquebots, etc.), The Bank of Tokyo Mistubishi (qui ne fabrique pas de missiles, enfin, je ne pense pas), et, c’est moins évident,  je pourrais aussi citer la brasserie Kirin (qui ne fait pas que de la bière), le fabriquant de verre Asahi Glass Co. Ltd (13 milliards de $ de chiffre d’affaire en 2013, premier producteur au monde), le groupe pétrolier Nippon Oil Corp (lui-même une partie de la JXTG Holdings), le spécialiste des solutions de stockage Verbatim et, au total près de 300 filiales. Dont Nikon.

Pour savoir si ton entreprise préférée appartient au conglomérat, envoie Mitsubishi au 84242 (numéro non surtaxé) !

Là, normalement, c’est le moment où je suis censé vous faire la démonstration de la relative insignifiance de Nikon en faisant parler les gros chiffres, façon « vous voyez, le chiffre d’affaire annuel de Nikon, ça ne représente que 1 % de celui du conglomérat, peanuts quoi ! » Sauf que si le chiffre d’affaire de Nikon se trouve assez facilement via la page Investor Relations, pour Mitsubishi, c’est un peu plus compliqué. Puisqu’il faut aller fouiller filiale par filiale. Et là j’ai le choix : soit je vous demande de me croire sur parole – et vous le devriez –, soit je me sors les doigts du diaphragme et je sors ma calculatrice (calculette ? Machine à calculer ? Je sais jamais, on dit comment en France pas du Sud-Ouest déjà ?). Et puis, surtout, je suis curieux, j’ai envie de savoir, et ça me fera un sujet de conversation inutile de plus pour briller en société. Alors, voyons. Si je prends une par une les 30 principales filiales pointées par la page Investor Relations de Mitsubishi, qu’est-ce que tout cela donne ? Allez, je suis un fifou : un petit graphique ne peut pas faire de mal.

Pour celles et ceux qui ne seraient pas habitués, quelques petites précisions s’imposent. Quand je dis « en 2016 », j’entends « pour l’année fiscale 2016 ». Mais, selon les entreprises, cette année fiscale 2016 peut s’appeler FY2016 ou FY217, parce que souvent une année fiscale débute en avril et finit le 31 mars. Du coup, c’est un peu décalé.  Histoire de compliquer un peu les choses, toutes les filiales de Mitsubishi ne voient pas leur année fiscale débuter au même moment, donc les puristes pourront chipoter mais, dans l’absolu, cette imprécision n’est pas grave puisque, ce qui nous intéresse, ce ne sont pas les chiffres exacts mais les ordres de grandeur. Et comme je ne considère qu’une année donnée, je m’en cogne un peu de parler en yen constant.

De ce graphique, nous pouvons extraire quelques informations intéressantes. Nikon représente 1,51 % du chiffre d’affaire du conglomérat mais 1,18 % du bénéfice (avant taxes). Sans non plus être un géant, Nikon se révèle moins petit que ce que je pensais. En fait, Nikon est étonnamment médian : 15 ème sur 30 en chiffre d’affaire, 16 ème sur 30 en bénéfices, 15 ème sur 30 en rentabilité ! Fait intéressant : Nikon se révèle même plus rentable que la brasserie Kirin (16 sur 30) et Mitsubishi Electric (17 sur 30) et, à ce petit jeu là, se place loin devant la holding pétrolière JXTG Group (24 sur 30) laquelle génère pourtant le plus gros chiffre d’affaire (16,41 % du conglomérat). Notez que Mitsubishi Motors, qui est probablement la filiale la plus connue à l’international pour sa production automobile, parvient ric-rac à l’équilibre (avant taxes). Notez également que seules deux filiales sur trente sont déficitaires : globalement, le keiretsu Mitsubishi se porte bien.

Tout ça pour dire quoi ? Plusieurs petites choses. La première est que le chiffre d’affaire de Nikon (et, du coup, forcément, ses bénéfices) ont beau être en chute libre depuis 2010, Nikon reste une entreprise qui gagne de l’argent. Moins qu’avant, certes, mais on ne tue pas une poule aux œufs d’or tant qu’elle continue à pondre – même si les œufs sont aujourd’hui plutôt en magnésium, mais passons. Deuxième chose : nous venons de le voir ensemble, au sein du conglomérat Mitsubishi, Nikon est loin d’être la filiale la plus en détresse et même si son âge d’or est clairement derrière, elle se porte encore « bien ». La troisième chose, qui découle logiquement de tout cela : même en cas de coup dur, Nikon peut toujours compter sur les divers organes financiers de Mitsubishi pour se renflouer – bon, pas gratuitement hein, on n’est pas chez les Bisounours –, ce qui la met virtuellement à l’abris d’un rachat par une société étrangère (au conglomérat et au Japon). Après, il ne faut jamais exclure une invasion extra-terrestre qui prendrait tout le monde par surprise, mais ça, c’est le jeu ma pauvre Lucette. Et Nikon ne serait pas le seul impacté. Ce qui nous mène donc à la quatrième et dernière partie de cet article…

Pourquoi Nikon n’est pas près de mourir

Alors oui, rien ne semblait aller droit pour Nikon. Pourtant… pourtant j’ai soudain envie d’y croire et si l’avenir de Nikon n’est pas subitement devenu un beau ciel bleu sans nuages avec des papillons, des licornes et des elfes qui font furieusement l’amour dans les arbres (et pourquoi pas ?), plusieurs signes rendent optimistes. À commencer par les produits. Ces douze derniers mois, plusieurs objectifs Nikkor très intéressants sont sortis, chacun – du moins, tous ceux que j’ai pu avoir dans les mains – se révélant à la hauteur de ses promesses : l’AF-S Nikkor 70-200 mm f/2,8 E FL ED VR (très très bon !), le PC Nikkor 19mm f/4E ED (pas testé), l’AF-P DX NIKKOR 10-20 mm f/4.5-5.6G VR (surprenant de compacité), l’AF-S NIKKOR 28mm f/1.4E ED (excellent), l’AF-S Fisheye NIKKOR 8-15 mm f/3.5-4.5E ED (à tester) et l’AF-P NIKKOR 70–300 mm ED VR (potentiellement très intéressant).

Nikon D7500 + AF-P DX NIKKOR 10-20 mm f/4.5-5.6G VR : 10 mm c’est large, très large, même sur un APS-C.

Et bien sûr, il y a les appareils photo. Bon, ok, je passe rapidement sur la KeyMission 360 très décevante, les DL qui n’arriveront jamais sur le marché (quelle tristesse !), les compacts toujours pas à la hauteur, mais les reflex ! Il y a eu le D7500, une véritable petite bombe, et surtout le dernier D850. Un véritable tournant technologique chez Nikon puisque le premier reflex de la marque à adopter un capteur BSI CMOS, rétroéclairé, comme celui équipant déjà les Sony A7R II, A99 II et A9. Sans compter, enfin, l’adoption d’un écran tactile et orientable, l’UHS-II, le WiFi, le Bluetooth et une vidéo 4K/UHD sans recadrage. Avec le D850, Nikon entre enfin dans l’ère de la modernité et cela ne semble pas près de s’arrêter puisqu’un hybride ambitieux est prévu pour la fin de l’année 2017 – nous ne savons toutefois pas encore s’il sera doté d’un capteur 24 x 36 mm ou APS-C – et les brevets relatifs aux 50 mm f/0,9 et 35 mm f/1,2 sont très excitants. Excitant : voilà un qualificatif que je n’ai pas utilisé depuis longtemps pour parler d’un boîtier Nikon.

Le Nikon D850 dispose de 45,7 Mpx. Bon, en 900 px de large,ça ne se voit pas forcément…
Et avec un crop à 100 %, c’est plus parlant ? Ici, le Nikon D850 est associé au Sigma Art 35 mm f/1,4 DG HSM. Désolé pour l’accentuation web un peu cracra…

Nikon semble donc avoir changé de fusil d’épaule et réalisé qu’il gagnerait à être de nouveau force de proposition. Et ça, c’est bien. Autre signe : le nom de Nicolas Gillet ne vous dit peut-être rien – et, non, il ne s’agit pas du footballeur français –  mais Nicolas est depuis juillet 2016 le chef produit photo de Nikon France. Or, Nicolas est un « vieux » de la maison puisqu’avant de revenir en France, où il s’est successivement occupé du support technique, de la gamme Coolpix et du Sport Optic entre 2002 et 2011, il a fait un crochet par Nikon Europe entre 2011 et 2016 pour prendre en charge  la supervision de la gamme Coolpix puis le développement stratégique de la partie photographique. Bref, en plus d’être un être humain sympathique, Nicolas connaît bien son métier, son marché et, surtout, il est un véritable technicien puisque diplômé de l’ENS Louis Lumière. Et c’est là, la grande différence : pendant des années, Nikon a confié ses divers portefeuilles à des personnes issues d’écoles de commerce et non pas à des techniciens ni des photographes, comme c’était pourtant le cas du temps de l’argentique. Entendons nous bien : d’un point de vue humain, je n’ai rien contre ces personnes issues d’écoles de commerce mais je reste persuadé que dans un marché comme la photographie, il faut d’abord s’exprimer avec ses tripes et sa passion plutôt que de confier son sort à des tableaux Excel. Parallèlement, on ne m’enlèvera pas de l’esprit que si Nicolas a été rappelé en France, c’est aussi parce que Benoît de Dieuleveult en a voulu ainsi. Vous ne connaissez pas Benoît ? Il est pourtant, depuis 2015, le président de Nikon France et, ce qui est encore plus intéressant, c’est qu’avant son « exil » de deux ans chez Electrolux, Benoît travaillait déjà chez Nikon France entre 1999 et 2013 où il a occupé le poste de directeur de la division Image, entre 2009 et 2013. Rien de moins… Same players, play again ? Pour ceux que cela intéresse, je m’étais entretenu avec Benoît lors du Salon de la photo 2015, entretien à consulter sur Les Numériques, où vous pourrez lire ses déclarations :

Le champ des possibles est tout à fait considérable. Vous vous souvenez par exemple des Coolpix rotatifs, des SQ, aux formes improbables. Nous travaillons aussi sur ces pistes ergonomiques là. Je suis certain qu’il y a encore une marge d’évolution et de progression. Il faut être innovant, il faut apporter de nouvelles choses sans oublier d’être pragmatiques. Si les innovations sont juste là pour se faire plaisir dans un laboratoire, cela ne sert à rien. Il faut que ça réponde à un besoin existant, voir que ça crée un besoin. Par exemple, avant d’en avoir, nous ne savions pas que nous aurions besoin de consulter Internet sur nos téléphones. En photo, il y a certainement des évolutions à venir pour lesquelles nous pouvons encore nous dire « mais comment nous avons fait toutes ces années sans ça ». Pour la vidéo, ce n’est pas une frilosité, mais nous partons de plus loin puisque nous avions peut-être moins de légitimité par rapport à d’autres qui vendaient déjà des solutions vidéo. Aujourd’hui, dans le développement de nos boîtiers, nous réfléchissons simultanément photo et vidéo

Bon. Je vais avancer un petit peu, puisque tout ceci ne nous dit pas pourquoi je suis prêt à affirmer que Nikon n’est pas près de mourir. Jetons ensemble un petit coup d’œil au bilan annuel pour FY2017.

Malgré le séisme de Kumamoto, le marché de la photographie a finalement moins souffert que prévu.

Nikon s’est engagé dans un vaste plan de restructuration, qui devrait aboutir à l’horizon 2020 avec à la clé une réduction des coûts de 20 milliards de yens (un peu plus de 150 millions d’euros). Déjà, lors de la photokina 2014, l’entreprise avait montré des signes de sa volonté de se tourner vers l’avenir avec la publication d’une étude sur ce que pourrait être la photographie d’ici 50 ans – mais je n’arrive pas à remettre la main dessus. Plus récemment, de nombreuses modifications ont eu lieu parmi le personnel, dont la mise en place d’un programme de départ à la retraite d’un millier de ses employés de plus de 40 ans et jouissant d’au moins 5 ans d’ancienneté. Mais, surtout, il ne faudrait pas oublier une chose : si pour nous, photographes, Nikon est avant tout un mastodonte de la photographie, cette dernière n’est pas sa seule activité !

Même si elle a fortement décliné, l’activité photographique de Nikon demeure sa première source de revenus… mais pas de bénéfice.

Comme vous pouvez le constater dans le tableau ci-dessus, pour FY2017 (du 1 avril 2016 au 31 mars 2017), la photographie demeure le premier chiffre d’affaire de Nikon mais, en termes de bénéfice, c’est bien l’activité équipements de précision qui passe en tête, inversion des courbes qui devrait encore s’accentuer cette année. Et qu’est-ce que l’activité « équipements de précision » ? Elle regroupe l’activité lithographique, autrement dit les steppers, autrement dit ces machines de haute précision capables de produire des puces mémoire, des processeurs… et des capteurs. Or, ce dernier marché se porte à merveille, avec un chiffre d’affaire global en 2016 de plus de 11 milliards de dollars et, selon le cabinet d’étude Yole Developpement, la croissance annuelle actuelle de 10,5 % devrait être maintenue. Ce n’est donc pas évident de prime abord mais Nikon a énormément à gagner de la généralisation des doubles modules photographiques sur les smartphones et de la très forte demande de l’industrie automobile en termes de capteurs, avec l’arrivée massive des véhicules autonomes et semi-autonomes !

Un autre secteur d’activité que Nikon s’attache à développer : le médical. Bien que présent depuis de nombreuses années, Nikon a mis les bouchées doubles ces dernières années afin de devenir un leader – et pourquoi pas devenir calife à la place d’Olympus –, ce qui s’est notamment traduit en 2015 par le rachat de l’Écossais Optos, spécialiste de l’imagerie de la rétine, à hauteur de 400 millions de dollars (cf. Reuters). Pour l’heure, la branche médicale n’est pas encore bénéficiaire mais cela n’empêche pas Nikon de manifester à son égard un optimisme certain. Cet engouement pour le médical n’est pas isolé, puisque d’autres industriels high-tech japonais s’y intéressent également de près : peut-être que les noms de Canon ou Sony vous disent quelque chose ?

Enfin, et j’aurais pu le caser n’importe où mais ici me semblait le mieux : Nikon, en photographie, bénéficie d’une base d’utilisateurs fidèles et de clients dévoués que bien des marques lui envient. Et pas que des marques photographiques ! Pour retrouver le même phénomène dans la high-tech, il n’y a guère que Canon (et encore, les collectionneurs de vieux Canon sont bien plus rares que ceux de vieux Nikon), Leica, les constructeurs d’automobiles de luxe (Ferrarri, Porsche, Lamborghini, Jaguar, etc.) et, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup plus grand public : Apple. Si Nikon n’est pas près de mourir, c’est aussi parce qu’il existe cette communauté, qui ne se laissera pas faire et qui ne laissera pas disparaître sans bouger le petit doigt le marque fétiche. Il suffit de voir l’engouement qu’a suscité la reprise des usines Polaroid par Impossible Project, la levée de boucliers qu’a engendré l’annonce de l’arrêt de la production des films instantanés peel ply par Fujifilm ou, plus proche des Nikon, la vitesse à laquelle sont partis, au moins en France, tous les goodies proposés à l’occasion de la célébration du centenaire.

Et du coup, la conclusion ?

Elle pourrait donc tenir en trois idées centrales :

  • Nikon n’est pas qu’une entreprise photographique et elle a su développer ces dernières années d’autres leviers de croissance qui permettent de compenser la baisse de régime de son activité historique principale (la photographie, donc, si vous n’avez pas suivi) ;
  • Nikon n’est pas une entreprise isolée et peut, au moins sur le papier, compter le cas échéant sur la puissance du conglomérat Mitsubishi. Rien à voir, donc, avec une PME de la photographie dont les déboires signeraient automatiquement son passage au billot.
  • Nikon, enfin, a repris du poil de la bête et est de nouveau en mesure de proposer des produits vraiment excitants, qui nous parlent à nous photographes. Nous, photographes, qui justement avons un peu trop tendance à voir le monde seulement depuis la lorgnette de notre passion (et moi le premier).

Je vais donc terminer cet article ainsi, et vous allez pouvoir l’encadrer : joyeux anniversaire, et longue vie à Nikon !

2 commentaires sur “Nikon : le retour du réveil de la Force contre-attaque”

  1. La difficulté de Nikon, dans le secteur photo, a été de conjuguer le dégraissage des effectifs et le lancement de nouveaux produits et technologies (le design des capteurs BSI-CMOS est une nouveauté, même si on peut penser que les gens de Nikon qui ont travaillé sur le sujet ont été aidés par les équipes de design du fondeur).
    De même, parmi les objectifs sortis pour ce centenaire, Nikon a obtenu l’aide de Konica-Minolta pour la conception de 2 objectifs ; le 17mm à décentrement et le 28mm/1.4e. Les brevets ont été déposés au nom des deux entreprises (voir http://hi-lows-note.blog.so-net.ne.jp/2017-12-28 pour le 28mm/1.4).

    Le sursaut de Nikon est visible dans la qualité de ces nouveaux objectifs ainsi que dans la demande du D850 aux USA (où il est sensiblement moins cher qu’en France, à cause de la baisse du Dollar depuis 1 an).

  2. J’ai oublié de saluer votre analyse. Nikon va financièrement un peu mieux mais sa marge est faible pour une entreprise qui fait du développement de technologie et très loin d’un Canon qui fait autour de 50% de marge brute.
    Quand je regarde le développement technologique de cette entreprise, j’ai l’impression qu’il se fait par marches successives avec des périodes de conservatismes, suivis par des phases d’intense développement. C’est très curieux, comme si le fonctionnement normal de Nikon visait le conservatisme… et quand le retard devient évident, la porte s’ouvre au changement.
    Le Nikon F a été fabriqué à l’identique (sauf les évolutions du prisme et la motorisation) pendant 13 ans… chose inconcevable maintenant. La raison était que la production ne suffisait pas à la demande… alors pourquoi changer ?
    Même comportement d’attentisme face à la motorisation interne des objectifs, qui a fait passer chez Canon nombre de professionnels dans les années 90. Puis Nikon sort de son immobilisme et sort l’extraordinaire F5 et les objectifs AF-S qui sont rapides et performants…
    J’ai l’impression de revoir la même chose avec le D850 ainsi que les 28mm et 105mm f/1.4e (deux objectifs qui se placent au dessus de la production habituelle).
    Je suis un fidèle de Nikon depuis longtemps, mais c’est une marque où il faut savoir attendre et qui sait vous offrir de beaux cadeaux quand vous avez été patient.

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