Dans l’industrie photo, moins d’1 ambassadeur sur 6 est une femme

Ces derniers jours, Nikon s’est fait taper sur les doigts puisque sa division Asie a retenu pour promouvoir le D850, 32 photographes, tous masculins. En plus de la faute de communication, ce n’est malheureusement pas un cas isolé dans l’industrie…

Dans la vie, il y a des choses qui m’agacent : les piétons qui attendent le passage au feu vert en se tenant au-milieu de la piste cyclable, ma mère qui me répète depuis 25 ans que c’est un scandale de mettre de la moutarde sur une viande chaude et les bad buzz médiatiques qui prennent comme une traînée de poudre. Ah, et j’oubliais : quand des journaux reprennent en boucle une information sans la vérifier un minimum, mais bon, vous comprenez, ce sont des sujets qui marchent bien en ce moment, personne ne nous en voudra si nous faisons preuve d’opportunisme pute-à-clic.

J’avais prévu de vous parler des 70 ans de Magnum et du cas Lomography mais, finalement, j’ai passé mes deux dernières semaines de temps libre à me pencher sur cette polémique Nikon – alors que je me serais bien passé de faire deux articles consécutifs Nikon, d’autant plus que dans pas longtemps il faudra aussi que je vous parle de leur hybride. Mais j’ai promis à une amie de m’y intéresser, et comme tenir ses promesses ça peut être cool, bah, voilà. Bref, de quoi parlons-nous ?

Les 32 ambassadeurs de Nikon Asia : un bad buzz qui aurait pu être évité… et mieux traîté

L’article de Fstoppers par où tout a commencé.

« Le Nikon D850 n’est-il réservé qu’aux hommes ? » s’interroge le site photographique spécialisé Fstoppers dans un article du 13 septembre 2017. La question est légitime : alors que le D850 – qui est au demeurant un excellent boîtier – vient à peine d’être lancé et que les carnets de commande de Nikon se remplissent à la vitesse grand V, la branche de l’entreprise s’occupant du marché asiatique, pour accompagner le mouvement, publie sa liste d’ambassadeurs retenus pour mettre en avant les aptitudes de leur dernier reflex professionnel. Jusque là, rien d’exceptionnelle, c’est une pratique courante dans l’industrie photo et, même, dans n’importe quelle industrie. Problème : sur les 32 ambassadeurs retenus par Nikon Asia/MEA (Middle East & Africa), tous sont des hommes – d’ailleurs depuis le début de l’affaire le trombinoscope des 32 photographes a été remplacé par une photo de ciel étoilé. Et comme un problème ne vient jamais seul : non seulement ce sont tous des hommes mais en plus, ils sont soit asiatiques, soit blancs (vous pouvez dire « caucasiens » si vous êtes plus dans le politiquement correct). « Scandale ! » se seraient écriés Collin et Mauduilt, les joyeux drilles de PNB ! (d’Arte, à ne pas confondre avec PNL, de pas Arte). Scandale d’autant plus amplifié par le fait que Fstoppers est très suivi, avec plus de 363 000 abonnés à leur page Facebook et 475 000 followers sur Twitter.

Très rapidement, les Internets s’emparent du sujet avec, dès le 13 septembre, d’abondantes réactions via Twitter et Facebook. D’ailleurs, beaucoup ont réclamé, souvent sans humour, une version pour femme forcément rose, ce qui, implicitement, est une requête éminemment sexiste… Le lendemain, 14 septembre, Petapixel, toujours à l’affut des dernières news chaudes, prend le relais et titre « Nikon slammed for promotting D850 with 32 men and no women« , le New-York Times enchaîne avec son « Nikon Picked 32 Photographers to Promote a Camera. All 32 Were Men.« , publié dans sa rubrique technologie, avant que l’information ne traverse l’Atlantique jusqu’à la BBC qui titre alors « Nikon in spotlight over sexism row« , dans sa rubrique « Trending », soit « Tendance », en bon français. Déjà, vous pouvez remarquer deux choses. La première est que, dans les titres, personne ne précise qu’il s’agit de la liste des ambassadeurs de Nikon MEA/Asie. Même s’il en est fait mention par la suite dans les articles, de manière plus ou moins évidente, vous ne connaissez que trop l’impact d’un titre qui est, souvent, la seule partie de l’article que les lecteurs prennent la peine de consulter… Titres, par ailleurs, de plus en plus courts. Le second point est le référencement du sujet : en partant de sites photographiques spécialisés, l’information glisse peu à peu vers les rubriques technologies puis tendance…

Ce glissement s’accentue le lendemain, 15 septembre. Gear Junkie (« Nikon Ignored Women And People Are Pissed« ) et Popsugar (« Nikon’s Excuse For Leaving Female Photographers Out of Its New Campaign Is Truly Lame« ) atteignent le niveau 0 du journalisme et de la titraille. Heureusement, dans une tribune publiée dans la Guardian (« One PR campaign, 32 photographers, no women. Nikon has an optics problem« ), Evelyn Hockstein, vie-présidente de l’association « Women Photojournalists of Washington » élève le débat et s’autorise même un savoureux jeu de mots. En France, le Huffington Post est l’un des rares à s’intéresser au sujet en écrivant que « Il n’y a aucune femme parmi ces 32 ambassadeurs du nouvel appareil photo de Nikon » – dans la rubrique « C’est la vie ». Mouais. Notez que, là encore, personne n’évoque le fait qu’il s’agit d’une sélection de Nikon MEA/Asia. Notez aussi, ironie du sort, qu’Evelyn Hockstein est la seule femme, parmi tous les articles que je cite, à prendre la parole. Le 16 septembre, cela continue et, même si dans le fond ils n’apportent rien de plus que l’article initial de Fstoppers, Hypperallergic y va de son « Dude! Nikon Picked 32 Male Photographers to Promote New Camera » quand  NewsHub demeure un peu plus tempéré avec son « Nikon promotes camera with 32 male-only guest photographers« . Et puis bien sûr, qui dit sujet tendance dit Mashable, qui après un premier article le 15 septembre (« Nikon invites 32 men to test its new camera, claims none of the women could make it« ) nous gratifie de ce que nous attendions tous : une liste de 32 femmes photographes talentueuses.

Et avec tout ça, dans la cohue générale, personne n’a pensé à faire référence au très sobre article de Imaging Ressource paru le 2 septembre (donc presque deux semaines avant l’affaire) depuis lequel il était possible de télécharger des images en pleine définition capturées avec le D850 par la photographe américaine Dixie Dixon…

J’en veux à tous ces journaux d’avoir réagi un petit peu trop à chaud, sur le sujet éminemment sensible du sexisme en oubliant de prendre le minimum de recul nécessaire. Je leur en veux aussi d’avoir dilué petit à petit l’information de base qui est qu’il s’agit bien, au cas où vous ne l’auriez pas relevé, d’une liste des ambassadeurs de Nikon Asie et MEA. Pour autant, la « maladresse » de Nikon en amont est inexcusable et celle dans sa défense a posteriori est affligeante : quand un boîtier aussi important que le D850 se prépare, on ne fera croire à personne que la recherche des ambassadeurs s’effectue à la dernière minute, alors, l’excuse du « on a contacté des femmes mais aucune n’a répondu à temps », c’est carrément naze. Donc, autant il est très difficile de défendre Nikon sur ce sujet, autant le traitement médiatique du problème m’est très déplaisant. Du coup, j’ai voulu m’intéresser à cette histoire d’ambassadeurs chez Nikon et dans l’industrie de la photographie d’une manière plus générale.

Qui sont réellement les ambassadeurs de Nikon ?

Si vous n’êtes pas familier avec la notion d’ambassadeur, en voici un résumé : ce sont des gens qui passent leurs soirées à manger des Ferrero Rochers plein d’huile de palme et qui, le reste du temps, travaillent avec les entreprise photographiques (dans notre cas) afin de montrer les possibilités de leur matériel. Du côté des photographes, cela leur permet d’accéder plus facilement à un matériel qu’ils peuvent se faire prêter et de donner un coup de boost à leur notoriété. Du côté des entreprises, cela leur fait une base d’images à mettre en avant. Tout le monde est gagnant mais sachez quand même que, la plupart du temps, les ambassadeurs ne sont pas payés (en monnaie) par les entreprises qu’ils représentent. Eh oui.

Chez Nikon, le programme Ambassadeurs est on ne peut plus chaotique puisqu’il n’y a aucune coordination mondiale – et ce n’est pas le seul, mais j’y reviendrai plus tard. C’est ainsi que chaque division géographique fait plus ou moins comme bon lui semble. Et quelles sont les divisions géographiques chez Nikon ? Facile : Nikon Europe, Nikon Amérique du Nord (pour le Canada et les Etats-Unis), Nikon MEA (Moyen Orient et Afrique), Nikon Asie (hors Chine et Japon), Nikon Australie et Nikon Japon. Pour tous les autres pays où Nikon est présent, c’est soit individuellement pays par pays (comme c’est souvent le cas pour l’Amérique du Sud) soit à travers un distributeur (qui ne distribue alors pas forcément que des produits Nikon).  Pour plus de détails, je vous invite à consulter la page Nikon Global Network.

Du coup, donc, il n’y a pas de coordination internationale du côté des ambassadeurs, et c’est un joyeux bordel pour savoir quelle division a mis en place un tel programme et quelle division n’en dispose pas. Et même lorsqu’une division a des ambassadeurs, son site n’en parle pas forcément. Par exemple, dans le cas de Nikon France : de nombreux photographes travaillent régulièrement avec la marque – Little Shao compte parmi les collaborateurs récurrents – mais ne fait pas à proprement parler du « Programme Ambassadeurs »de Nikon France… puisqu’il n’y en a pas. En fait, pour l’Europe, il y a quatre ambassadeurs continentaux (Ray Demski, Vincent Munier, Joel Marklund, Kadir Van Lohuizen), qui d’ailleurs sont tous des hommes, un gros programme d’ambassadeurs pour le Royaume-Uni puis des programmes un peu plus éparpillés, mais surtout pour les pays nordiques. Pour ce qui suit, je me suis donc attaché aux ambassadeurs recensés officiellement par les divers sites de Nikon à travers le monde. Ce qui m’a permis de réaliser toute une série de jolis graphiques, parce que les graphiques, c’est ma grande passion. Et commençons par celui qui fâche : la répartition des ambassadeurs Nikon selon leur genre.

Bonne nouvelle : il y a bien des ambassadrices Nikon (100 % des ambassadrices sont des femmes) ! Mais ça, vous le saviez déjà si vous avez lu les articles cités précédemment puisque beaucoup sont intervenues par tweets interposés. Bon, par contre, on ne peut pas réellement dire qu’elles soient très nombreuses : 15 femmes pour 88 hommes à travers le monde, c’est pas vraiment la parité. Par ailleurs, Notez que s’il y a 32 ambassadeurs pour le D850 pour la région Asie + MEA + Australie, ils sont au total 36 dans le monde puisqu’il faut y ajouter un Américain (Joe McNally), deux Américaines (Dixie Dixon, déjà évoquée plus haut, et Tamara Lackey) et une Italienne, Rosita Lipari, photographe de mariage basée à Linguaglossa, la seule Européenne du lot. Au passage, pour ceux qui se demanderaient pourquoi les femmes sont en rouge, ce n’est pas parce que le rouge c’est féminin mais juste parce que ça correspond à la charte graphique du blog.

 

Lorsque l’on s’intéresse aux pays d’origine des ambassadeurs, plusieurs faits sautent aux yeux. Si plus de la moitié des ambassadeurs Nikon viennent d’Europe ou d’Amérique du Nord, ce n’est plus le cas que pour 4 sur 36 dans le cadre du programme d’ambassadeurs D850. Voilà un sacré déséquilibre dans la Force ! Vous noterez également que, programme D850 ou non, il n’y a aucune ambassadrice Nikon pour l’Asie, l’Amérique du Sud, l’Afrique, le Moyen-Orient ni l’Océanie. Vous noterez par ailleurs qu’il n’y a, de manière générale, aucun ambassadeur Nikon pour l’Amérique du Sud et que le seul ambassadeur pour l’Afrique nous vient d’Afrique du Sud, s’appelle Craig Kolesky, et il est blanc. Pour une région aussi vaste que le MEA, en plus de Craig, il n’y a que deux ambassadeurs : Majed Sultan (Koweït) et Thomas Vijayan qui, bien qu’ambassadeur MEA, vient d’Inde. Drôle de sens de la géographie. « Fun Fact » : il n’y a aucun ambassadeur référencé comme tel pour la Chine, la Corée du Sud ni pour le Japon… Ah, et si vous vous posiez des questions pour les couleurs retenues pour le graphique, j’ai repris les couleurs du drapeau olympique (puisque c’est à la mode).

Cette étrange répartition s’explique par un fait, que ne retranscrivent pas forcément les graphiques : les programmes Ambassadeurs européens et américains sont bien plus anciens et antérieurs au Nikon D850. Jusqu’à la sortie du boîtier, aucun des photographes asiatiques recensés (à l’exception de Thomas Vijayan) n’était officiellement ambassadeur Nikon ! C’est un programme mis en place ex-nihilo, à la hâte et, plus que probablement, par quelqu’un qui n’y connaissait pas grand chose au milieu des photographes. En regardant les spécialités de prise de vue de chacun des photographes, un point commun saute aux yeux : pour chaque pays asiatique dans lesquels des ambassadeurs D850 ont été retenus, ils le sont toujours au nombre de quatre. Et quatre sélectionnés de manière très précise : un photographe de sport, un photographe de mariage, un photographe « commercial » (comprendre spécialisé dans la publicité) et un photographe de nature. Et puis c’est tout. Ceci explique la grande pauvreté des spécialisations parmi les ambassadeurs D850, comme vous pouvez le voir ci-dessous :

Bon. Je veux bien que Nikon Asie ait voulu mettre en avant les grandes aptitudes du D850 dans les quatre domaines évoqués, pour le coup sur-représentés, mais c’est quand même se fermer beaucoup de portes. En effet, non content de s’y prendre comme des glands, ils auraient pu faire d’une pierre deux coups pour illustrer de manière encore plus large les possibilités créatives du D850 tout en faisant appel à des femmes :

  • Amy Shore, ambassadrice UK, est spécialiste de la photographie automobile où les 45 Mpx du D850 fera fureur.
  • Helen Sloan, également ambassadrice UK, est l’une des photographes officielle de Game of Thrones, ce qui aurait permis de mettre en avant ses aptitudes en vidéo 4K/UHD. Et pendant ce temps là, les Leicaïstes se délectent de Kit Harington photographiant la grande salle de Winterfell avec un M (Typ 240)…
  • Du coup, puisque nous sommes dans le Grand Nord, pourquoi pas Michelle Valberg, ambassadrice US ?
  • Et Ami Vitale, du National Geographic mais également ambassadrice US ?

Enfin, au-delà de la question de la sous-représentation des femmes parmi les ambassadeurs, il y a aussi celle de leur type ethnique. C’est un autre sujet tout aussi sensible mais, ce qui saute aux yeux, c’est que les ambassadeurs sont soit blancs, soit asiatiques. Et les rares qui ne le sont pas semblent être là uniquement parce qu’ils se sont perdus en cours de route…

En somme, avec son programme D850, Nikon a faux du début à la fin : déséquilibre dans la répartition des sexes, déséquilibre dans la répartition des carnations épidermiques, déséquilibre dans la répartition géographique et, d’un point de vue purement photographique, sous-exploitation des spécialités de chacun et chacune. Ce programme ne semble en aucun cas avoir été réfléchi. C’est un peu comme si dans la chaîne de commandement la hiérarchie s’était seulement dit « bon, les gars, il nous faut des ambassadeurs pour mettre en avant à quel point notre D850 est trop cool » pour ensuite confier à un stagiaire la mission de remplir un tableau Excel, mission dont il s’est acquitté sans aucun discernement et, surtout, sans contrôle a posteriori.

Et c’est là un véritable problème structurel, qui en dit long sur la culture d’entreprise de Nikon en Asie… et la place de la femme en Asie, et notamment au Japon dont la culture est encore férocement machiste et misogyne – allez en discuter avec la princesse Mako qui, justement, a dû renoncer à son titre de princesse et ses prétentions au trône pour épouser le roturier qu’elle aime. Non seulement cela n’a semblé choquer personne qu’aucune femme, ou presque, ne soit retenue, mais en plus cela envoie le message que, tant que l’appareil est bon, toute forme photographique est égale. Ce qui traduit un manque total de passion : les produits sont développés pour fonctionner correctement, peu importe ce que les gens en font. Cela me rappelle de multiples réunions avec divers ingénieurs ces dernières années. Quel que soit le constructeur rencontré, tous s’étonnaient que nous leur demandions si les ingénieurs utilisaient réellement les boîtiers qu’ils développaient tellement certains choix techniques et ergonomiques nous semblaient aberrants. Réponse unanime : « bah, non, pourquoi faire ? » Depuis, cela a un peu changé, mais il y a quelque chose de triste à se voir entendre dire par le directeur d’une vision photographique, tout sourire que « vous avez-vu, cette fois, les ingénieurs sont sortis de l’usine et ont pris eux-même des photos »…

Pas plus tard que cette semaine, Nikon France célébrait en grande pompe son 100ème anniversaire avec ses gros clients, ses partenaires, des influenceurs, des blogueurs et des journalistes triés sur le volet – et la terrine de saumon était délicieuse. Forcément, la question des ambassadeurs du D850 est rapidement arrivée sur le tapis (ou alors c’est juste moi qui aime bien tuer l’ambiance). Si tout le monde s’est montré très gêné/embarrassé, tous mes interlocuteurs de Nikon France se sont montrés unanimes : oui, Nikon Asie a été très maladroit, oui, ils s’y sont pris comme des manches, oui, leur faute rejaillit sur toutes les divisions de Nikon mais, non, Nikon France ne commentera  pas plus l’affaire pour s’épargner un effet Streisand. Surtout, ce qu’il en ressort, c’est que Nikon France, à travers son action depuis des années, a bien montré qu’il n’était pas sexiste, mais ça, je vous en reparle dans la dernière partie de l’article. D’ailleurs, dans cette conversation, mon interlocuteur privilégié était une interlocutrice puisqu’en France, c’est Isabelle de Oliveira (une femme, donc), qui est en charge des relations media et RP…

Les programmes Ambassadeurs des autres constructeurs sont-ils plus ou moins sexistes que ceux de Nikon ?

Avant de répondre à cette question, établissons un fait : c’est aussi le bordel chez la concurrence que chez Nikon lorsqu’il est question des programmes Ambassadeurs. Seul bon élève : Fujifilm, qui recense sur une seule et unique page l’intégralité de ses ambassadeurs à travers le monde (Fujifilm X-Photographers), chacun disposant d’un profil personnel sur lequel il est possible de consulter son matériel et un extrait de sa production. Et en plus vous pouvez trier les ambassadeurs par pays, par APN et par objectif utilisé ! Chez les autres, c’est un joyeux foutoir, mais vous retrouvez chez tout le monde les mêmes biais et restrictions que chez Nikon.

Chez Canon, par exemple, il n’y a de programmes Ambassadeurs qu’en Amérique du Nord et en Europe. En Amérique du Nord, ils s’appellent Explorers of Light (33 hommes, 7 femmes). En Europe, il existe trois rangs d’ambassadeurs : les Canon Masters (3 hommes, 1 femme), les Canon Ambassadors (10 hommes, 1 femme) et les Canon Explorers (42 hommes, 9 femmes), tous recensés sur un site qui marche plus ou moins bien (d’ailleurs plutôt moins que plus). Ce tropisme occidental se retrouve chez tous les constructeurs :

Sony fait exception parce que vous trouverez des Brand Ambassadors en Australie, des Alpha Professional Photographers en Asie, un Sony Nordic Alpha Ambassador et,  une Team Alpha pour l’Hexagone. Enfin, de manière très surprenante, je n’ai pas trouvé de page Leica recensant les ambassadeurs de la marque. Je sais pourtant qu’ils existent, mais cela ne figure pas sur leur site internet. Bizarre bizarre. Je n’ai pas cherché pour Sigma, ni Phase One, ni les autres constructeurs, parce que je dois avouer que j’avais la flemme. Ceci dit, si quelqu’un dispose de ces données, je les intégrerai au tableau avec plaisir. Tableau dont on peut tirer le graphique suivant :

Là, c’est le moment de vous en donner à cœur joie et de lire le tableau comme bon vous semble et en tirer la conclusion que vous préférez : « Nikon est parmi les trois pires élèves ! » (c’est vrai), « Nikon est relativement dans la moyenne ! » (c’est pas faux), « Oh ça va, on va pas en faire tout un plat ! » (bah, si). Mais finalement, la seule observation qui mérite de citer est celle-ci : quel que soit le constructeur, les femmes sont toujours très largement sous représentées dans les programmes Ambassadeurs, avec dans le meilleur des cas un ratio de 1 pour 5. Elle est belle la parité ! Par ailleurs, si Fujifilm passe pour le moins bon des constructeurs niveau représentation des femmes, c’est parce qu’il n’est question dans ce graphique que d’une représentation relative, et pas absolue. Parce que là, ça donnerait plutôt ceci :

Avec un total de 458 ambassadeurs, dont 40 femmes, Fujifilm domine largement les débats. D’autant plus que son programme est, géographiquement, le plus ouvert puisqu’en plus des pays d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Australie vous trouverez des ambassadeurs en Azerbaidjan, au Bahrein, au Brésil, en Chine (dont deux femmes, Seven et Yingying Wang), en Colombie, en Egypte, à Hong-Kong, en Inde, en Indonésie, à Israël (dont Dafna Yosha), au Japon (dont quatre femmes, Sonoe, Hitomi Komatsu, Yuriko Nakao et  Chiyo Yagamushi), en Jordanie, en Corée (du Sud), au Mexique (dont Ana Lourdes Herrera), aux Philippines (dont Xyza Cruz Bacani), à Singapour (dont Mindy Tan), en Turquie (dont deux femmes, Nilay Islek et Gül Yildiz) et même dans les Emirats Arabes Unis dont une femme, Ola Allouz ! D’ailleurs, cette dernière, tout comme Inge Honderbrink (Pays-Bas), utilise le moyen-format GFX50s qui est quand même un poil plus encombrant que le Nikon D850…

De l’étude des ambassadeurs des diverses marques ressortent d’autres observations que je trouve fort intéressantes. Par exemple, le fait que le site de Fujifilm soit si bien structuré et organisé en dit long sur la volonté de l’entreprise de mettre les bouchées doubles pour conquérir le cœur des photographes qui hésiteraient à quitter le monde des reflex pour s’adonner aux joies des hybrides – oui, parce que les hybrides, c’est cool, mangez-en. Cela témoigne également d’une communication très bien maîtrisée au niveau global, avec des antennes nationales très actives. D’ailleurs, avec 35 ambassadeurs, c’est la France qui compte le plus d’ambassadeurs nationaux. Bref, voilà qui est très cohérent avec l’histoire de Fujifilm, qui n’est pas un lapin de six semaines dans l’industrie de la photographie et qui, notamment à travers des mises à jour régulières de ses boîtiers, se veut toujours très à l’écoute de ses utilisateurs.

À une autre échelle, cette organisation se retrouve aussi chez Hasselblad et Panasonic mais, si pour le premier la limitation vient de la taille intrinsèque du marché sur lequel il intervient, pour le deuxième cela vient surtout du fait que la photographie n’est pas encore profondément ancrée dans la culture d’entreprise et que les efforts viennent des filiales occidentales plutôt que du Japon. Chez Olympus et Ricoh-Pentax, c’est un énorme bazar, notamment parce que la photographie n’est qu’une activité minoritaire pour les deux groupes et, chez Canon, qui jouit de l’un des plus anciens programmes Ambassadeurs,  l’impulsion vient également de l’Ouest. Ce qui entraîne, chez tout le monde, une sur-représentation des faciès de type caucasiens…

Bon, du coup, Nikon, sexiste ou pas ?

Vous savez quoi ? Je n’ai pas vraiment envie de trancher et je vous laisse vous faire votre propre opinion. Mais il me semble que j’en ai suffisamment dit pour que vous deviniez ce que je pense de tout cela.

À la place, pour conclure, je vais préférer vous parler du Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, qui se tiendra du 2 au 8 octobre prochain.  Surtout, une fois là-bas, n’oubliez pas de vous inscrire au workshop co-organisé par l’agence NOOR et Nikon France, où ce dernier a invité douze photographes : six femmes (Svetlana Bulatova, Rebecca ConwayJulie Franchet, Daniela Koenig, Emilienne Malfatto et Marjan Kochak Yazdi  et six hommes (Farbod Firoozi, Nick Jaussi, Seif Kousmate, Milutin Markovic, Vilhelm Stockstad et Nicola Zolin).

D’ici là, vous pouvez aller à la Maison Européenne de la Photographie, où sont exposées, à l’occasion de la deuxième Biennale des photographes du Monde Arabe contemporain, les travaux de Farida Hamak et Xenia Nikolskaya. Les 27 et 29 septembre, rendez-vous à la librairie « Le 29 » (Paris 10) puis à la librairie « L’Atelier » (Paris 20) pour le lancement du deuxième numéro de « Femmes Photographes« , par le collectif éponyme.Et puisque nous en sommes à parler presse, essayez de vous procurer  le Fisheye#20, dans lequel Marie est partie à la rencontre des serial colleuses du collectif Porntoshop ainsi que le hors-série #3 de Fisheye, « Femmes photographes, une sous-exposition manifeste » , et (ré)écoutez l’intervention sur France Inter de Sofia Fischer, qui a grandement contribué à l’élaboration de ce numéro.

Bien sûr, vous devez faire un tour sur les sites de l’IWMF (International Women’s Media Foundation) et de Women Photograph. Et pendant que je vais essayer de répondre aux questions « où sont passées les 60 % de filles qu’il y avait dans ma promotion en école photo ? », « pourquoi n’y a-t-il, dans la presse photographique technique spécialisée en France, que deux femmes ? », « pourquoi, au contraire, l’écrasante majorité des RP, qu’elles s’occupent de la photo ou non, sont des femmes ? » et « tiens, si j’allais interroger toutes les femmes photographes que je connais pour recueillir leurs témoignages et leur points de vue sur la question à partager dans de prochains articles ? », je vous laisse avec avec cet article datant de 2015, paru sur RFI lorsqu’avait-lieu au Musée de l’Orangerie et au Musée d’Orsay l’exposition « Qui a peur des femmes photographes ? » : « Les femmes photographes, toute une histoire. »

2 commentaires sur “Dans l’industrie photo, moins d’1 ambassadeur sur 6 est une femme”

  1. Alors là je dis bravo, un article qui ne répète pas bêtement la même chose que les autres mais qui va chercher, énonce des faits et les analyse.
    Ça fait longtemps que je n’avais pas lu un article aussi intéressant.
    Encore bravo.

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